Vivre au temps du coronavirus

L’année 2020 et le début de l’année 2021 auront  été marquées par la première traduction épidémique de la crise écologique planétaire. Nous en connaissons l’origine, à savoir la transmission extrêmement rapide d’un coronavirus, ayant franchi la barrière des espèces, du fait, notamment, de l’emprise humaine sur les espaces naturels, de la perte de la biodiversité et du commerce d’animaux sauvages. Auxquels, on pourrait ajouter, l’augmentation des communications à travers le monde, l’industrialisation de la chaine alimentaire, l’urbanisation et la densification ou encore la pollution de l’air. S’il est difficile, bien entendu, de tirer des enseignements définitifs d’un évènement planétaire toujours en cours, avec ses multiples rebondissements (seconde vague, troisième vague, confinement, déconfinement, vaccins, vires anglais, virus sud africain…), trois leçons provisoires peuvent être néanmoins tirées de ces quatorze derniers mois.

 

D’abord l’emballement planétaire et la panique qui ont accompagné, dès l’origine, l’apparition du Sars-Cov 2. Qui aurait pu imaginer, en effet, au début de l’année 2020, que nous serions amenés à confiner, dans l’urgence, plus de la moitié de la population mondiale ? Un scénario de film catastrophe grandeur nature avec l’arrêt presque total de l’activité économique pendant de longues semaines, ses écoles fermées, ses villes désertées, ses compagnies aériennes et ferroviaires à l’arrêt, ses élections reportées, ses évènements sportifs ou culturels annulés. L’évenement Covid-19 surgissant d’un obscur étal à poissons et déréglant, sans aucune intentionnalité décelable, le fonctionnement de la mégamachine planétaire. Tout au long de ces derniers mois, la Covid-19 a agi (et continue d’agir) comme un immense trou noir absorbant toute la matière informationnelle pour ne laisser place, en France ou en Europe, qu’au décompte journalier du nombre de morts, de places disponibles en réanimation, de paroles d’experts, de polémiques sur les vaccins ou les mutations du virus.

Plus de place, depuis lors, pour les conflits internationaux, les camps de réfugiés, la guerre au Yémen ou en Syrie, la réforme des retraites, le déficit budgétaire … mais une réalité planétaire engloutie dans le champ gravitationnel de la Covid-19. Jusqu’à saturer notre imaginaire et nous plonger collectivement dans une réalité terriblement anxiogène et indéterminée.

 

Seconde enseignement : la mise à nu de notre vulnérabilité. Avec la Covid-19, nous sommes entrés dans l’ère des phénomènes systémiques globaux et planétaires. Nous en avions observé les prémisses avec la crise des subprimes de 2007 ou les mégafeux de l’automne 2019, mais jamais encore un événement de cet ampleur nous avait percutés, combinant toutes les crises (économique, financière, géopolitique, sanitaire, sociale, alimentaire…) à une échelle planétaire jusque là méconnue. Nous nous pensions à l’abri et en avoir fini avec les maladies infectieuses et le risque épidémique (malgré les alertes récentes : ebola, chikungunya, SRAS, Mers), et voilà que la Covid-19 nous rappelle de façon brutale la très grande vulnérabilité de nos sociétés. Car ce que nous traversons depuis plusieurs mois n’est pas le résultat d’un choc exogène (le virus) qui viendrait perturber le fonctionnement du capitalisme. Bien au contraire, tout indique que nous sommes en face d’une des multiples manifestations d’un processus plus large de délitement de nos sociétés thermo-industrielles, d’une mégacrise avec ses conséquences innombrables : sociale, économique, anthropologique et existentielle dans la mesure où c’est le sens même de notre séjour sur Terre qui est interrogé. Nos sociétés ont perdu leur immunité collective en acceptant de se conformer, depuis trop longtemps, à la logique mortifère du capitalisme planétaire, à la circulation des capitaux, des marchandises et des hommes, au pillage des ressources, à la déforestation et au saccage des milieux naturels. C’est pourquoi, il ne saurait y avoir de solutions pérennes sans la remise en cause de tout ce bric à brac idéologique allant de la gestion à flux tendus en passant par l’optimisation des coûts ou de la chaine de valeur, du pilotage par les indicateurs ou la quête sans issue d’une croissance retrouvée.

 

Troisième enseignement : la tentation biosécuritaire des autorités. A la sidération générale provoquée par la Covid-19, les pouvoirs publics n’ont cessé de bricoler des réponses au jour le jour : confinement total, confinement partiel, déconfinement puis reconfinement, alternance de phase de contraction puis de relâchement. Fermeture. Ouverture. De plus en plus vite, jusqu’à se confondre progressivement, l’état d’urgence et l’état d’exception devenant la règle.

A l’image de l’emballement de nos défenses immunitaires (l’orage cytokinique), les autorités ont répondu à la pandémie par le renforcement de la surveillance et du contrôle. D’un coté, le mensonge répété sur les masques, les tests ou sur la lenteur de notre stratégie de vaccination ; de l’autre, la dramatisation de l’événement épidémique permettant d’expérimenter de nouvelles modalités de contrôle-discipline de la population, au nom de leur santé. Port du masque obligatoire, distanciation physique, drones survolant l’espace public, tracking, contrôle policier, autorisation administrative de circulation…Palier par palier, nous acceptons l’inacceptable, la pandémie étant l’occasion rêvée d’accélérer la diffusion de toute une panoplie technosécuritaire de surveillance et de contrôle sur les corps.

 

Tout cela n’est que provisoire car nous n’en avons pas fini avec cette pandémie. Soyons en sûr la brutalité de l’événement Covid-19 continuera à déplier ses effets longtemps encore, que ceux-ci soient économiques, politiques, sociaux, individuels et collectifs. Nous ne pouvons plus ignorer notre dépendance à la Terre et aux conditions géophysiques de toute existence. La leçon vaut pour aujourd’hui et pour demain. Si nous devions l’oublier, une fois encore, trop pressés de refermer la parenthèse Covid-19, alors les pandémies du futur pourraient être bien plus dramatiques avec un impact encore plus important sur nos sociétés humaines.

 

Alain Coulombel, auteur de « Chronique d’un emballement planétaire », éditions Libre & Solidaire

2 réponses

  1. N’oublions pas que nous vivons dans une nouvelle ère de concentration de « l’information » entre un nombre de mains de plus en plus restreint. Deux réalités se superposent. La première c’est la réelle catastrophe pandémique avec ses conséquences de tous ordres, directes et indirectes sur les populations, surtout les plus fragiles. La seconde, selon moi, c’est la quasi exclusivité accordée-décidée par les médias conformes au journal effrayant de cette catastrophe. Sont rejetés dans l’arrière plan les guerres dites locales, les populations qui en souffrent atrocement, la poursuite de la déforestation planétaire mercantile, la prise de pouvoir croissante des puissances financières sur les peuples et maintenant sur les états, la montée partout des gouvernances autoritaires, voire fascisantes. On peut parler d’un totalement cynique effet d’aubaine pour une opération, médiatiquement gérée de surprotection renforcée du capitalisme. Comment nous faire entendre ?

  2. Vous auriez pu également ajouter que, pendant cette période, les quelques bonnes nouvelles, qui pourraient apporter un début de solution à la sauvegarde de la vie sur Terre, comme la ratification du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires par les 50 premiers Etats. Son entrée en vigueur le 22 janvier est passée complètement sous silence par l’ensemble des médias, alors que l’abandon de l’arme nucléaire par les 9 puissances qui la possèdent pourrait générer, outre le fait de sauver la planète d’un risque d’auto-destruction totale, des milliards d’euros qui manquent pour la recherche pour les traitements et les vaccins remèdes à cette épidémie et aux futures, et pour fournir aux hôpitaux les moyens de leur fonctionnement.

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