Washington, Capitol du grotesque ? 

Les Etats-Unis connaissent une véritable religion publique pour leurs institutions. La sacro-sainte constitution qui les fonde est à la limite de l’immuable et de l’inamovible. Le système complexe de check and balances qui organise la séparation des pouvoirs et les multiples contre-pouvoirs à la domination d’une instance sur l’autre peut sembler d’une rigidité extrême pour ceux habitués ici à l’unilatéralisme présidentiel français qui a transformé les chambres parlementaires en machine d’enregistrement de la politique gouvernementale. Cette organisation n’en détenait pas moins une légitimité. L’ampleur du choc de l’assaut du Capitol par une foule d’apprentis putschistes est donc réel malgré l’impression grotesque qu’ont offert ces énergumènes (même armés).

L’effroi est d’abord venu, sans doute, de la responsabilité du caprice présidentiel dans cette affaire avec un Trump incapable de reconnaître sa défaite et voulant s’accrocher à la réalité alternative qu’il a relayée jours après jours pendant son mandat. Qu’un président Américain puisse s’aventurer sur une voix séditieuse aussi ouvertement rompt avec les us et coutumes bien réglés de la politique du pays. Chez l’oncle Sam, les conditions d’un renversement démocratique sont plutôt du ressort de sa politique extérieure. Méfions-nous toutefois des explications psychologisantes sur le prophète du populisme réactionnaire nord-américain. La trajectoire qui l’a porté au pouvoir et qui l’a confirmé comme représentant d’une partie importante de l’Amérique (avec plus 74 millions de voix en 2020) n’est pas le fruit du hasard. En un mandat, il a d’ailleurs gagné le suffrage de plus de 11 millions de citoyens américains. Oui, Trump a bien installé une dynamique de radicalisation réactionnaire dans l’enceinte de la démocratie libérale américaine. Il a été le vote refuge pour des individus fanatisés par le complotisme, le suprémacisme blanc, l’hystérie anticommuniste et autres fantasmes réactionnaires. Il a cependant aussi reçu le soutien de nombreux milieux d’affaires dont le Parti Républicain s’est toujours érigé en grand défenseur. C’est par cette alliance que le risque fasciste est bien réel bien qu’aujourd’hui immature, inaccompli, en suspens.

L’entrée fracassante et désespérée dans le Capitol des plus mobilisés de la base trumpiste déçue est le syndrome de cette immaturité. La symbolique de l’agression ne manquera pas d’occuper l’esprit plus que les morts provoquées car l’échec manifeste a évité une véritable déstabilisation du régime. De nombreuses questions se poseront sur la responsabilité de certaines administrations, à commencer par la police du Capitol et son budget pharaonique de 460 millions d’euros…

L’événement illustre finalement la tension contenue dans le trumpisme. L’inscription dans le champ démocratique de ce populisme aux accents fascisants a constamment flirté avec la tentation de s’en extraire dans l’indifférence réelle d’un certain nombre de “républicains” avant tout intéressés par la poursuite de la prédation marchande. Ainsi si les images presque comiques de manifestants affublées d’accoutrements ridicules clarifient la possibilité réelle d’un renversement politique des institutions américaines à ce jour, rien ne peut rassurer quant au développement dans les démocraties libérales de forces ouvertement décidées à en découdre avec elles. 

Ces troupes, ce jour-là défaites sans trop de difficulté, sont un rappel incessant de l’insatisfaction grandissante de certaines catégories de la population et de l’échec des démocraties occidentales, bien vite drapées dans leurs apparats libéraux, à répondre à d’innombrables besoins humains et aux défis économiques, sociaux et environnementaux. Le plus monstrueux c’est donc bien que cette gronde dangereuse, raciste, xénophobe, parfois violente ne reçoit pas d’excommunication de principe de la part de certains pans de la classe dirigeante. Qui peut dire combien de temps encore nos démocraties en crise pourront éviter le désastre et la reddition complète des intérêts privés à cette option qui se dessine de plus en plus clairement dans et hors champ ? 

Paul Elek 

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