Breaking News

“Breaking news”, l’expression anglo-saxonne alimente quotidiennement la mise en spectacle permanente de l’information. À coup de bandeaux clignotants, d’éditions spéciales interminables, les plateaux des chaînes d’info en continu ont atteint un stade ultime du direct. Sur l’événement, l’armée d’éditorialistes projette alors la vision fantasmée par sa propre conscience jusqu’à ce que le réel disparaisse. La discussion de plateau se transforme ainsi en catharsis collective ou le traitement de l’information sous le ton de la fausse évidence révèle en réalité la prescription morale de l’ordre dominant. Samedi, BFMTV en a donné un flagrant exemple. Ici, Breaking news est à prendre au pied de la lettre, ils ont brisé l’info.

Ce 12 décembre, des manifestants contre la loi Sécurité globale ont défilé aux alentours de la place de la République à Paris et dans d’autres villes de France. Les contestataires ont plus de suite dans les idées que nos chaînes d’info qui ont très vite évacué de leur cycle médiatique le substrat du projet de loi. Une fois que la polémique sur l’article 24 a épuisé le réflexe corporatiste, la seule préoccupation de la chaîne s’est cristallisée sur ses fondamentaux : l’ordre moral et la sécurité du pays menacée par le bris de quelques vitrines le samedi d’avant. Le déploiement des caméras n’a plus pour objectif de couvrir l’irruption d’un mouvement de contestation mais l’observation curieuse d’un public que les éditorialistes ne peuvent concevoir. Il donne ainsi lieu à des réflexions subjectives saugrenues, un tour de table où chacun y va de sa plus belle remarque pour analyser ce réel qui leur échappe. Dans une valls à mille temps, les mots fusent pour décrire les “radicaux”, “les casseurs”, les “black bloc”, “les ultras”, “les gilets jaunes”, les insaisissables personnes qui brisent de leur présence l’illusion d’une société aux rapports sociaux pacifiés. Le décalage des vécus est l’expression d’une sincérité réelle. Enregistreurs des préconisations du pouvoir, les diseurs de bonne aventure de BFM TV ne peuvent pas comprendre autrement la conflictualité dont ils peinent à concevoir une possible légitimité. 

Lorsque le prisme déformant qui les force à criminaliser la manifestation ne sied pas à l’état réel du cortège, l’info dérape et est véritablement remplacée par la fantasmagorie. Samedi, alors qu’un manifestant jouant du tambour passe sur l’écran le visage maculé de sang, un journaliste de la chaîne s’empresse de déclarer :  “On revient un petit instant sur ces images d’un homme maculé de sang, c’est du maquillage, on vous rassure, pour l’instant pas de blessé”. Le mensonge grossier sera corrigé plus tard,“cet homme a bien été frappé par des policiers pendant la manifestation”,  et l’erreur est mise sur le compte d’une “information erronée ». 

BFM TV nous rassure, il ne s’est rien passé d’embarrassant. “Pour l’instant”, rien de gore, pas de clash généralisé, malgré l’envie pressante du journaliste d’y assister pour que l’info prenne enfin la saveur du spectacle recherché. À quel point faut-il que ces “journalistes” traitent de l’information pour qu’ils soient susceptibles de réellement croire qu’un homme le visage en sang est maquillé ? Combien de séquences à répétition de la barbarie répressive des derniers mouvements sociaux feront émettre un doute chez ses illuminés ? Aucune. Ces chaînes en continu sont le miroir déformant d’une société qui projette sur le réel ce qu’elle prétend être. En réalité, les charges brutales dont témoignent les dizaines de vidéos postées par des médias indépendants du net, n’ont pas vraiment la une. Elles ont pourtant empêché de se tenir une manifestation. Moins nombreux que la fois précédente, les manifestants étaient exposés au sadisme du préfet Lallement qui a de nouveau pratiqué les charges arbitraires, la séparation violente du cortège et les détentions arbitraires. Quand le réel est une moquerie permanente de l’Etat de droit, le reportage complice n’est plus une option. L’aveuglement que procure le privilège cède alors à l’impossible journalistique, il invente le réel.

Paul Elek

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