Giacometti : C’est « L’Homme qui marche », pas la République

Le travail de Giacometti a des airs de vaste puzzle. Sur le papier comme sur le plâtre, l’artiste suisse promène sa quête d’universel en esquissant le récit d’une humanité en fragments, jamais aboutie mais toujours en mouvement.

Ce sont ces morceaux épars que l’institut Giacometti a taché de rassembler, réunissant pour la première fois les trois sculptures grandeur nature de « L’Homme qui marche » dans une exposition inédite aux allures de Rencontre du troisième type. Si l’événement a malheureusement souffert des effets du confinement, l’œuvre de Giacometti est une invitation à interroger en le tirant le fil de nos communs.

Les silhouettes qui peuplent l’imaginaire de Giacometti sont marquantes par leur fragilité. Elles affichent des airs brouillons et des corps dépouillés, leurs démarches paraissent figées dans des équilibres précaires. Si les motifs semblent obsessionnels, les traits divergent. « La grande aventure, nous dit Giacometti, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage ». Le visiteur parcourt ainsi les couloirs exigus à la rencontre de ce « visage-meme » qui, à la manière d’un masque, ne cesse de renvoyer à l’universel.

Toute la force de l’œuvre réside justement dans la fragilité qui en émane. Voyez ainsi « l’Homme qui marche » (dont on rappelle avec intérêt qu’au commencement, il était une femme) : son visage tout de rien, sa silhouette réduite à un essentiel longiligne, son pas court, ses pieds embourbés pour l’éternité dans un sol anthracite. Quelle meilleure incarnation sisyphéenne d’une humanité qui, ployant sous les forces conjuguées du néant et de l’absurde, continue de marcher ?

Devant de telles réalisations, Sartre jubile. Il fait du sculpteur l’artiste de l’existentialisme, l’artisan d’une rencontre – éternelle car figée – entre l’Être et le Néant. Giacometti, écrit-il, en « acceptant d’emblée la relativité, a trouvé l’absolu ». L’artiste restera donc comme celui qui, à partir du plein, a su organiser le vide : « Il faut qu’il inscrive le mouvement dans l’immobilité totale, l’unité dans l’infinité multiple, l’absolu dans la relativité pure, l’avenir dans le présent éternel, la clarté dans le silence obstiné des choses ».

Perdu dans cette myriade de visages, rendu petit par la grandeur des œuvres, le visiteur peut avoir l’impression fugace que dans cette humanité dé-composée, la fragilité fait office de dénominateur commun. Que loin des discours de la force, des pensées qui se voudraient totalisantes, ce sont les silhouettes, toutes décharnées qu’elles peuvent être, qui font le mouvement du monde. « La république en marche » ne sera jamais qu’un mauvais slogan de campagne, puisqu’une idée n’est animée que par celles et ceux qui la font vivre. Et que c’est dans la faiblesse et la solitude, aujourd’hui rendues si prégnantes par la crise, que brûle le feu d’une humanité toujours en mouvement.

 

Clément Ourgaud

Une réponse

  1. Evelyne Ourgaud dit :

    Très bien écrit, digne d un v grand
    littéraire.

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