Un autre regard sur la Bolivie

L’élection en Bolivie du candidat du Mas, Luis Arché, par 55 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle a réduit à néant la tentative de la droite réactionnaire et des classes dominantes traditionnelles de prendre leur revanche après les années du gouvernement d’Evo Morales. Cette satisfaction ne peut faire oublier le débat qui avait eu lieu à gauche lors de son éviction du pouvoir il y a près d’un an et ne peut servir de prétexte à une réécriture de l’histoire qui passe sous silence le déroulement des faits qui ont mené au départ de ce dernier à la fin de l’année 2019. Le départ de Morales est-il simplement dû à un coup d’État réactionnaire – point de vue encore défendu par Paul Elek dans un numéro précédent du Fil des communs – ou est-il fondamentalement le produit du comportement de Morales lui-même, comportement dont la droite locale a profité. Remarquons pour commencer que parler de « coup d’État » à propos de l’éviction de Morales est aujourd’hui démenti par la victoire même du candidat du Mas. Où et quand a-t-on vu après un coup d’État que le candidat du parti évincé du pouvoir puisse remporter une élection quelques mois après ? Rappel des faits.

La constitution bolivienne mise en place par le Mas et Morales interdisait à ce dernier de se présenter pour briguer un quatrième mandat. Pour contourner cet obstacle, Morales organise en février 2016 un référendum pour modifier la constitution. Il le perd. Loin de tenir compte de ce résultat et de préparer son départ de la présidence dans de bonnes conditions, Morales se fait donner par le Tribunal constitutionnel une autorisation pour se présenter avec l’argument savoureux que « pouvoir se présenter est un droit humain », violant ainsi sa propre constitution et ne tenant aucun compte du vote populaire. De plus, lors de l’élection présidentielle d’octobre 2019, le processus de dépouillement a été suspendu par le Tribunal suprême électoral alors que, sur 80 % des bulletins dépouillés, Morales était obligé d’en passer par un second tour. Or après 24 heures de suspension, il est donné gagnant au premier tour. Que n’aurait-on dit si un représentant de la droite, en Bolivie ou ailleurs, se serait comporté de cette façon ?

La démission imposée par l’armée à Morales a été le fait de la mobilisation de secteurs de la population hostiles au Mas mais aussi de l’absence de mobilisation populaire en sa faveur. Même la base du Mas ne s’est pas vraiment mobilisée pour le soutenir. Après près de quatorze années de pouvoir, son régime s’est effondré en quelques jours. Sans doute les causes de cet effondrement ne peuvent se réduire au déni démocratique qu’a constitué la volonté de Morales de prolonger son mandat. Elles plongent leurs racines dans les contradictions même du projet de Morales avec pour conséquence les conflits sociaux qui se sont développés sous ses mandats, son attitude dans le processus électoral traduisant l’épuisement d’une dynamique transformatrice au profit d’une simple volonté de s’accrocher au pouvoir.

Que la politique revancharde et chaotique menée par droite pendant la période de transition ait entraîné en retour une réaction populaire salutaire ne doit pas faire oublier que c’est le comportement de Morales qui a été à la source de la crise politique qu’a connue la Bolivie. Que la droite et les classes dominantes traditionnelles aient cherché à en profiter n’est guère surprenant. Heureusement, comme l’écrit Paul Elek, « c’est une histoire qui finit bien pour le peuple bolivien ». Mais la catastrophe n’est pas passée loin. Espérons pour ce peuple, et au-delà pour toute la gauche, que la leçon en aura été tirée : jouer avec la démocratie est un jeu dangereux.

Au-delà du cas de la Bolivie, c’est un certain type d’attitude d’une partie de la gauche qu’il faut interroger, celle qui consiste à fermer les yeux sur certains comportements ou de soutenir certains régimes dictatoriaux au prétexte de ne pas faire le jeu de la réaction et de l’impérialisme. Cette attitude porte un nom, le campisme, qui a été dominant à l’époque de la guerre froide et qui consistait à une défense inconditionnelle du « camp socialiste ». On sait comment tout cela s’est terminé.

3 réponses

  1. PILLET dit :

    Evo Morales a fait beaucoup de bonnes choses pour son pays mais il n’aurait pas du s’accrocher au pouvoir. Pierre Khalfa à raison, à ma connaissance il n’y a pas d’exemple de dictature battue par une élection démocratique mais ce n’est pas suffisant pour affirmer que le gouvernement Jeanine Áñez n’était pas une dictature.

  2. Diaz dit :

    Je trouve le camarade Khalfa bien angélique, et par conséquent bien décevant. Il semble ignorer la nature brutale de la politique en Amérique latine. La lutte des classes dans ces pays ne ressemble pas à une aimable partie de cartes entre gens bien comme il faut, les rapports sont d’une sauvagerie inouïe comme on ne les connaît pas en France. Transposer un souci de combat « démocratique » à la Française dans un pays où la droite utilise tous les moyens voyous pour écraser le peuple, c’est naîf et même inquiétant de la part d’un citoyen sincère mais tellement à coté de la plaque.
    Je m’étonne qu’un tel article ait pu paraître dans le fil des communs. La politique ne se fait pas avec des « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

    • Marc Sidonny dit :

      Pour ma part, je partage l’analyse de Pierre Khalfa. On ne peut lutter pour une société vraiment démocratique et autogestionnaire et pratiquer d’une tout autre façon pour parvenir à ses fins…

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :