La bride est lâchée

Il y a encore quelque temps, nous avions bon dos à jouer les Cassandre pour avertir de l’insidieuse répétition des dérapages racistes et haineux de tels ou tels Zemmour des plateaux. Les provocations grossières de Valeurs Actuelles et de Marianne s’invitaient dans l’actualité et dans leur cortège tous les torchons qui affichaient en une les nouveaux ennemis de l’intérieur, l’énième cinquième colonne à identifier. Hier encore esseulés, les entrepreneurs identitaires ont reçu cette semaine le renfort attendu de la classe dirigeante en perte de vitesse. Du complot maçonnique aux indigénistes collabos, du judéo-bolchévisme à l’islamo-gauchisme, seuls les mots changent, la méthode reste. L’heure est aux procès politiques.  

L’art de gouverner est désormais un art de l’esquive de haute volée. Depuis que les gouvernants successifs héritent des échecs répétés de leur politique commune, se défausser est devenu un geste réflexe. Jusqu’ici, Emmanuel Macron pouvait organiser une division du travail. À lui les grandes déclarations solennelles, d’apparence saines dans le contexte odieux. À ses ministres les “dérapages contrôlés”, les sorties sur l’islam et les musulmans, la triangulation à l’extrême-droite. À mesure que le terrorisme frappe d’effroi notre pays, le temps du deuil et de l’hommage diminue au profit d’un déchaînement des passions tristes qui empoisonnent le champ politique. Cette fois-ci, peu de temps après qu’une abjecte violence s’est abattue au coeur de nos institutions, la déflagration réactionnaire qui a suivi a fait sauter toutes les digues que l’on croyait encore en place. Dans un triste cortège, éditorialistes de bas étages, pseudo-intellectuels en mal de l’ordre moral des années 50, anciens journalistes et politiques reconvertis en prêcheurs anti-musulmans et membres du gouvernement se sont constitués procureurs sur tous les plateaux de télé. Cette hydre des cerveaux malades s’est acharnée sur notre camp social, France Insoumise, communistes, journalistes engagés, syndicats, tous trouvent leur place sur le banc des accusés.

C’est Pascal Bruckner qui accuse Rokhaya Diallo d’avoir entraîné la mort de l’équipe de Charlie Hebdo. Ce sont toutes les diatribes similaires qui érigent la lutte contre l’islamophobie en complicité du terrorisme islamiste. Ce sont Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin qui tour à tour livrent l’université ou le CCIF à la vindicte. La première décrit l’étendue des fractures sociales et racistes du pays et la seconde lutte dans les tribunaux contre les discriminations. Par la voix du gouvernement les voilà prévenus de justice. Ce sont aussi les Manuels Valls, les Caroline Fourest et autres porte-flingues de l’indécence qui qualifient de munichois les partis de gauche et les syndicats. Leur crime ? Avoir manifesté contre l’islamophobie, à la suite, puisqu’il faut le rappeler, d’un attentat contre la mosquée de Bayonne. Ce sont aussi les calomniateurs des émissions interminables sur les chaînes en continue, à commencer par Cnews la nouvelle Fox News française. Dans ces plateaux transformés en tribunaux d’exception, de sombres individus mettent au pilori nos camarades dans une ambiance marquée par l’exultation malsaine de ces nouveaux procureurs. Pour couronner le tout, l’ambition du gouvernement de traquer un séparatisme offre à la recherche d’un ennemi intérieur ces lettres de noblesse. La bride est lâchée, le travail du Printemps Républicain et de leurs alliés à l’extrême-droite a porté ses fruits. L’on voue désormais aux gémonies des individus, des idées au travers d’une campagne féroce qui a balayé toute référence à la réalité ou à la raison. Dans cette ère orwellienne qui nous est promise, les mots n’ont plus de sens, le fanatisme délirant est de rigueur et le renfort de la puissance publique à ce vacarme sournois est de mauvaise augure. 

Quand la meute hurle, les actes suivent. Deux femmes voilées sont poignardées sur le Champ de Mars au cri de “Sales arabes”, le mot “Collabo” est tagué sur le siège du Parti Communiste Français, et le soupçon généralisé s’établit. Dans la vocifération, s’efface alors la responsabilité de ces braqueurs du débat public. Disparaît la responsabilité des politiciens qui vendent des armes aux régimes islamistes du Golfe pour leur guerre meurtrière au Yémen. Les mêmes n’ont rien fait quand Lafarge payait des pots-de-vin à Daesh et comptent Erdoğan parmi leurs amis. Dans le tumulte organisé, s’oublient aussi les condamnations judiciaires des porte-paroles de l’animosité raciste et de leur espoir de guerre civile. La surenchère grotesque engloutit la parole et ne subsistent que les raccourcis intellectuels et les fausses évidences martelées par les nouveaux sophistes de l’époque. 

Comme si la faillite morale ne suffisait pas, en toile de fond, s’installent les restrictions de liberté publique, les états d’exceptions et la crise permanente. Crise sanitaire, crise sociale et crise démocratique quand s’effondre la confiance dans les institutions fragiles que nos dirigeants ont condamnées à l’impuissance par parti pris idéologique. L’on s’apprête à modifier la loi de 1881 sur la liberté de la presse, symbole s’il en est de la liberté d’expression. L’état d’urgence sanitaire est prorogé et notre humanité est confinée dans la production, seul domaine que l’on veut irrémédiablement conserver sous l’égide du chantage à l’emploi et de la traque des chômeurs. Subsistent pourtant nos gestes de solidarité, la magnifique manifestation des sans-papiers, l’écho des soutiens aux communistes villipendés, le calme serein de nos convictions.   

Si les éructations grossières du parti accusateur organisent un sentiment de décadence, c’est qu’ils ne lui trouveront qu’un seul recours, le fascisme. Bertolt Brecht prévenait déjà en son temps qu’il n’était pas l’inverse de la démocratie mais son évolution en temps de crise et l’effroyable alignement des planètes de la période nous oblige à le prendre au sérieux. Pour que l’aube de ce nouveau siècle ne reprenne la couleur des années folles, nous devons encaisser le choc organisé par l’hystérie réactionnaire sans laisser d’alliés sur le bord de la route. Faire front d’abord et ne rien céder. Ce n’est qu’ensuite que nous pourrons retourner l’accusation, faire réapparaître et la raison et les responsabilités des pompiers pyromanes. En pratiquant la politique de la terre brûlée, la peste brune veut acculer la société entière devant un terrible dilemme cornélien, entre une démocratie vidée de substance et de ses capacités et le sursaut fasciste. Notre responsabilité n’est pas d’y échapper mais d’y répondre.   

Paul Elek

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