Le Garde des Sous

Eric Dupond-Moretti aurait pu être un champion des pauvres. Le tonitruant avocat aime d’ailleurs rappeler qu’il vient d’une famille plus que modeste. Ah ! de quel redoutable usage du pathos il peut user pour se chercher une légitimité populaire ! Le donneur de leçon infatigable, celui qui affronte les magistrats à la manière d’un Cassius Clay des tribunaux s’est presque construit l’image d’un révolté sincère. Pourrait-il être une véritable icône de l’indignation ? Désormais au coeur des intrigues de la République, peut-il encore se prévaloir de cette curieuse image ?

Une fois sa réputation faite, la carrière du ténor du barreau semblait ces dernières années surtout se concentrer sur la protection des puissants et des fraudeurs fiscaux. Que les Cahuzac et les Balkany de ce monde puissent bénéficier d’un nettoyeur judiciaire hors pair, il faut admettre qu’il n’y ait rien de surprenant. Tout le monde a un droit à la défense, un droit d’autant plus précieux en cette période où la justice sert de tribunal sommaire des conflits sociaux…Mais mettre l’indignation au service de ceux qui vivent pour se refuser aux règles et aux lois (notamment fiscales) est sans doute le coup de génie qui a donné à l’avocat ses lettres de noblesse. Renverser l’échelle des valeurs était une condition nécessaire pour que continue son ascension, certains diront son adhésion à la classe dirigeante. 

Dans ses derniers actes en tant qu’avocat et avant sa prise de fonction place Vendôme, il avait porté plainte contre le Parquet National Financier (PNF) dont il avait dénoncé les “méthodes de barbouzes”. L’instance créée sous le mandat Hollande après le scandale Cahuzac a épluché les fadets de certains avocats du barreau. Le PNF était à la recherche d’une “taupe” qui informait Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog pour une affaire de corruption les concernant et qui sera jugée en novembre. Eric Dupond-Moretti s’était indigné au nom du respect de sa vie privée de voir ses fadets consultées. Devenant Garde des Sceaux, il avait retiré sa plainte, conscient qu’il deviendrait de facto le supérieur hiérarchique des cibles de ses admonestations hurlantes. Pour rassurer la magistrature inquiète de sa nomination, il avait d’ailleurs donné, à l’occasion de la cérémonie de passation de pouvoir, un sublime numéro de claquette pour faire part de ses plus belles intentions à leur égard. 

Les attaques virulentes de toutes les personnalités en prise avec le PNF (qui comptent parmi elles un ancien Président de la République et son ancien Premier Ministre, M.Fillon) demandaient néanmoins que la justice agît en toute transparence. Nicole Belloubet, alors ministre, avait commandé en ce sens un rapport de l’Inspection Générale de la Justice sur « l’étendue et la proportionnalité des investigations” du PNF. Remis le 15 septembre, ledit rapport reconnaissait un manque de rigueur dans certaines procédures mais aucun manquement à la loi. Quatre jours plus tard, le nouveau ministre de la Justice, visiblement insatisfait, décidait d’ouvrir une enquête administrative à l’encontre de deux magistrats qui avaient eu à charge la traque de la taupe du clan sarkozyste. 

Pour les syndicats de la magistrature, il s’agit d’une “une atteinte inédite à l’indépendance de la Justice, qui plus est par un ministre directement concerné par cette affaire”, d’une “tentative de déstabilisation, menée dans le but de disqualifier un parquet national financier qui a fait la preuve de son opiniâtreté et de son efficacité dans la lutte contre la délinquance économique et financière”. Le ministre de la Justice n’y voit aucun conflit d’intérêt. Il a cependant passé ses vacances d’été avec- tenez-vous bien- Thierry Herzog, son “grand ami”. La justice est-elle plus aveugle qu’Eric Dupond-Moretti ?  

À quel point faut-il qu’Eric Dupond-Moretti soit engagé avec les escrocs du clan Sarkozy pour qu’il mette sa haine personnelle de la magistrature et ses fonctions ministérielles au service de ces derniers ? Il n’y a ni complot, ni machination. Le brillant avocat a simplement terminé son parcours d’intégration à la classe dirigeante. À l’image de ses anciens clients, il fait désormais partie de celles et ceux qui veulent bien fixer les règles, étant entendu qu’elles ne s’appliquent pas à leur propre personne ou aux amis. Sous couvert d’un caractère technique et procédural, l’on peut reconnaître ici le venin de la corruption qui révèle encore une fois la fragilité de l’édifice démocratique et le danger que représente les forces de l’argent pour toute velléité de justice. Dans cette affaire, Eric Dupond-Moretti nous rappellera aussi qu’un ancien pauvre peut toujours devenir le supplétif des nouveaux riches. Il est des ascensions qui s’écrivent trahison.

Paul Elek

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