“Tu ne mangeras point”

Voilà des années que Calais a été transformée en enfer sisyphéen. Le drame de la crise de l’accueil des réfugiés s’est transformé en sinistre manège ou se répète les mêmes scènes, les mêmes errements. Les campements évacués se reconstituent, les réfugiés tentent de rejoindre l’Angleterre, et les autorités s’engagent dans la criminalisation de la solidarité au sein d’une cercle juridique vicieux. 

En 2017, la maire de la ville, Natacha Bouchard, avait pris des arrêtés municipaux pour interdire la distribution de nourritures. Saisissant la justice, les associations avaient obtenus leur levée. L’Etat fut même obligé de construire des latrines et des points d’eau. Un soupçon d’humanité était passé par là, et Emmanuel Macron avait finalement autorisé la distribution de nourritures. Deux ans après, rien n’a changé. Les mêmes causes provoquent les mêmes effets, et le lendemain d’une visite de Gérald Darmanin à la maire de Calais, la préfecture du Pas-de-Calais, a renchéri dans sa guerre contre les exclus avec un nouvel arrêté interdisant “toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires” aux associations “non mandatées” par l’Etat. C’est un froid bureaucratique hiver qui veut aujourd’hui étrangler les possibilités d’agir, alors que cet été, un nouveau campement de plus de mille réfugiés a été démantelé, au nom de l’ordre public. Qu’il est dur de s’empêcher de voir le jeu ignoble dans lequel l’Etat s’engage. Se défaussant de ses responsabilités sur des associations d’une part, il criminalise d’autres part celles dont l’action lui échappe. La maire de Paris avait eu également l’idée en 2019 de ne conventionner que certaines associations au travers d’une charte. Elle s’était ravisée face au tollé provoqué dans le milieu associatif. Certains racontent, qu’il fut un temps où elle était de gauche.  O tempora, o mores ! 

En la personne de son sous-préfet du coin, Michel Tournaire, on se défend de toute inhumanité : “ Nous fournissons en deux endroits de l’ordre de 2 200 portions repas par jour, dont 1 100 petits-déjeuners en fin de matinée et 1 100 repas dans l’après-midi, en deux endroits qui représente 70 à 80 % de la présence migratoire à Calais ”, via une association mandatée (La Vie Active). Tant pis pour les 20 à 30% restant. Les associations locales ont beau contesté le manque de fourniture alimentaire, le joug terrible de la répression s’abattra sur les récalcitrants. Comble du cynisme, on regrette les risques que supposeraient ces distributions au travers d’arguments insolents. Et Michel Tournaire de continuer : “les distributions associatives posent plusieurs types de problèmes, à commencer par le non-respect des règles sanitaires en période de Covid, comme la distanciation sociale. Elles peuvent aussi causer des problèmes de déchets sur place. Enfin les concentrations de personnes pendant la nuit et une partie de la journée, avec des problèmes de rixe et d’alcoolisation, peuvent engendrer des troubles à l’ordre public et perturber l’activité des commerçants”. À deux doigts d’accuser les réfugiés de répandre des maladies et de détruire l’économie, l’Etat se targue de régler le problème à coup de verbalisation des militants associatifs locaux, ou de quelques député.e.s insoumis venu.e.s défier ce week-end ledit arrêté.  

Dans ce glissement de terrain, la France dérive, lentement mais sûrement, vers l’extinction de ses principes qui vivotent difficilement dans les eaux glacés du “progrès” macronien. Nous en sommes rendus là et un cauchemar biblique dicte les nouveaux commandements. Tu n’aideras point. Tu ne mangeras point. 

Paul Elek

2 réponses

  1. Mais je déteste les autorités de Calais.

  2. GUISEPPIN dit :

    Je me demande à quelle dissociation mentale nous nous sommes habitués, hélas, pour pouvoir lire un titre comme ça et ne pas bouger !
    Où en sommes-nous rendus ?
    Ou allons nous ?
    Quelles valeurs continuent prétendument d’être les nôtres si nous ne hurlons plus à ce genre de nouvelles ?
    Vous avez eu raison décrire cet article .Merci .

    Reste une question, toujours la même: que faire ?

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :