À pleines voiles dans l’islamophobie

Alors que l’exécutif a annoncé son intention de préparer une loi sur le “séparatisme”, visant ouvertement l’islam en France, la France connaît une énième polémique sur le voile. Les député.e.s Anne-Christine Lang (LREM) Pierre-Henri Dumont (LR) et trois de ses collègues du même groupe, ont quitté une commission d’enquête parlementaire dédiée aux effets de la crise du Covid-19 sur la jeunesse. La cause ? La présence de Maryam Pougetoux, vice-présidente de l’Unef (le syndicat étudiant), voilée, comme l’y autorisent le règlement de l’Assemblée et la loi. Cette dernière avait déjà eu l’occasion d’être la cible d’attaques racistes, Charlie Hebdo l’ayant dessiné sous les traits d’un singe. Pour s’en justifier, les acteurs du boycott ont annoncé leur rejet du “communautarisme” et leur attachement aux “valeurs de la République”, nommément la laïcité et le droit des femmes.

Quel cruel comble que celui qui fait ériger la laïcité en dogme ! Compromis d’une intelligence remarquable, la loi de 1905 avait pour objectif d’apaiser une société qui avait traversé plus de trois siècles de guerre civile religieuse entre chrétiens, des centaines d’années de persécution des juifs et une confrontation terrible entre l’Eglise catholique et l’Etat. Que certains souhaitent renouveler l’expérience de la guerre de religion avec dans le viseur l’islam, plus personne ne saurait le nier. Le plus affligeant est sans doute de capturer la laïcité pour installer un climat de tension dangereux porté par les relents racistes de ces paltoquets en quête d’audience médiatique. Avait-on vu un quelconque député se lever lors de l’audition de représentants religieux en habit clérical qu’il s’agisse du Grand Rabbin ou du cardinal André Vingt-Trois ? Non. Les détracteurs de Maryam Pougetoux s’en défendent d’ailleurs, expliquant qu’elle n’intervenait pas dans une commission afférent aux questions religieuses. Est-ce donc que l’idée que l’expression d’une conviction politique devrait recouvrir le masque d’une neutralité religieuse totale qui trotte dans la tête de cette troupe de braillards ? Ces représentants de la Nation seraient alors bien inspirés d’apprendre que si la laïcité demande aux églises de ne pas intervenir dans les affaires de l’Etat et inversement, les élus, en tant qu’expressions d’idées et d’engagements idéologiques ne sont tenus à aucune neutralité. Le chanoine de Kir et l’abbé Pierre portèrent la soutane dans l’hémicycle, où fut l’effroi ? 

Cette réalité s’inscrit dans l’esprit de tolérance et l’intelligence pragmatique qui irriguait la loi de 1905. Sous les airs ulcérés de ces révoltés théâtraux, se cache finalement l’ignorance des débats que l’époque portait. Aristide Briand, rapporteur de la loi, s’était pourtant exprimé avec force sur la question des vêtements religieux : « Le silence du projet de loi au sujet du costume ecclésiastique… n’est pas le résultat d’une omission mais bien au contraire d’une délibération mûrement réfléchie. Il a paru à la commission que ce serait encourir, pour un résultat plus que problématique, le reproche d’intolérance et même d’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule, que de vouloir par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements… La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme un autre, accessible à tous les citoyens, prêtres ou non, c’est la seule solution qui nous ait paru conforme au principe même de la séparation… »(1). Une citoyenne, représentante d’un syndicat, d’une association ou simplement auditionnée du fait de sa situation ou son expertise personnelle par l’Assemblée Nationale ne saurait ainsi se plier à des exigences que les penseurs de la laïcité avaient écartées pour les clercs comme pour les représentants de la Nation ! 

Faut-il alors que le voile fut un vêtement comme les autres ? Il devrait l’être aux yeux de la République. Cette réalité n’écarte pourtant en rien les convictions personnelles des uns et des autres, et le sujet divise jusqu’aux féministes. Il faut pourtant admettre le caractère curieux d’une démarche féministe qui consisterait a priori à refuser d’écouter une femme, venue s’exprimer sur le sujet de la précarité étudiante et qui par son appartenance syndicale, démontre de facto son engagement citoyen et personnel. Pour ma part, il me semble que la liberté de porter ou non le voile est la seule qui jouisse d’une cohérence en tout situation de Téhéran à Paris, bien qu’il faille admettre que personne n’ait attendu à Téhéran ou ailleurs, un signal français pour se saisir de ce sujet. 

La manifestation grossière d’une islamophobie décomplexée au sein de l’enceinte législative révèle encore une fois, un mal français, une excroissance raciste drapée sous les habits de l’ignorance qui n’épargne en rien les progressistes autoproclamés et la droite “républicaine”. L’instrumentalisation du principe fondamental de laïcité, récurrente ces dernières années n’indique rien de bon quant au projet de loi sur le séparatisme. Alors que l’arsenal législatif de lutte contre les fanatismes religieux est déjà fort doté, ce projet est au mieux une énième entreprise médiatique réactionnaire au pire un glissement pernicieux qui fait ombre au principe républicain. En ce jour anniversaire de la proclamation de la République, rappelons-nous l’adresse aux députés du 2 décembre 1792 de Maximilien de Robespierre  : “Et vous, législateurs, souvenez-vous que vous n’êtes point les représentants d’une caste privilégiée, mais ceux du peuple français, n’oubliez pas que la source de l’ordre, c’est la justice, que le plus sûr garant de la tranquillité publique, c’est le bonheur des citoyens, et que les longues convulsions qui déchirent les États ne sont que le combat des préjugés contre les principes, de l’égoïsme contre l’intérêt général ; de l’orgueil et des passions des hommes puissants contre les droits et contre les besoins des faibles.”

Paul Elek

(1) Assemblée Nationale, Séance du 26 juin 1905

4 réponses

  1. Medanet dit :

    Bonjour
    Bravo pour ce magnifique texte que je partage volontiers. Helene

  2. Clause Alain dit :

    désolé je ne pense pas que cette dame soit une religieuse
    donc la comparaison avec l ‘abée Pierre est nulle et non avenue
    il faut un jour que la loi soit respectée
    sinon inutile de faire voter des lois

  3. CAMILLETESTE dit :

    (y) + 1 pour le mot Paltoquet

  4. Guilbert dit :

    lire le livre de Charb sur « Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes »

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