Le retour du pitbull ?

La sortie du premier tome de ses mémoires est l’occasion pour l’ancien président de la République de revenir hanter les plateaux. Nicolas Sarkozy était ainsi l’invité d’une émission spéciale de Quotidien le 10 septembre dernier. Des cinquante-neuf longues minutes, n’est retenu aujourd’hui que l’ignoble dérapage raciste où l’ancien locataire de l’Elysée établit malicieusement un lien entre les mot “singe” et le mot “nègre”, au détour d’une référence au changement du titre du fameux livre d’Agatha Christie. Rien n’excuse cette grossièreté si fidèle à l’image du président qu’il fut. Cette manifestation substantielle de son état d’esprit efface cependant ce qui devrait plus encore nous effrayer… 

L’émission Quotidien est symptomatique de l’infotainment (infodivertissement). Elle associe, en feignant l’innocence, sa prétention à traiter de l’actualité aux couleurs joviales du divertissement télévisuel. Sous les intentions journalistiques, le spectacle est souvent l’occasion d’un nettoyage médiatique pour les cadors de la politique qui savent jouer de cette partition particulière. L’équipe de Yann Barthès aura beau ressortir des archives quelques images des affres du sarkozysme, l’ancien président, malin comme un singe, a eu le dessus. En une heure, il a su reécrire avec ses mots le passé qu’il romance dans ses mémoires. Ne se dédouanant qu’à certains égards et présentant volontiers son mea culpa dans d’autres cas, c’est un Nicolas Sarkozy souriant et sympathique qui a dominé le plateau. Les journalistes présents se sont constitués laquais dès que l’illusion de la critique a succombé. La recherche semi-ironique d’une scène amusante lors des séances des dédicaces et la rediffusion d’une grotesque image d’un discours où l’ancien chef de l’Etat s’emmêle les pinceaux sont l’unique contribution intellectuelle que l’équipe de Quotidien est capable de fournir. Au sein de ce vide coupable, l’infatigable animal politique à l’intelligence madrée déroule son programme.

Dès le début de l’émission, Nicolas Sarkozy récuse tout idée de retour sur le devant de la scène politique. Aura-t-on cette chance ? En attendant, sur cette scène libre que lui offre l’insignifiance des plaisantins de TF1, l’ancien chef de la droite construit le discours le plus dangereux pour l’OPA en cours sur son camp social. Celle que mène l’actuel locataire de l’Elysée. Se décrivant comme dépassé dans un monde “horizontal”, lui qui croit à la verticalité et l’autorité, Sarko se rit “d’un nouveau monde” qu’il ne comprend pas. Sans aucune pique réservée à Macron, il s’installe dans le répertoire du vrai réactionnaire. Celui d’une droite qui n’a pas la prétention moderniste des agitateurs de la Start-up Nation, celle d’hier, celle qui sommeille mais qui pourrait bien être la seule solution des Républicains, pris en étau entre le macronisme et le Rassemblement National. Habile politicien, il apparaît dans une style renouvelé, s’exprimant d’un ton posé et calme, mettant en scène une sagesse de l’âge qu’autorise la neutralisation rigolarde de la réflexion sur laquelle se fonde l’entertainment. 

Alors que le premier des procès de Nicolas Sarkozy s’annonce pour l’automne pour les modiques chefs d’accusation de “corruption” et “trafic d’influence”, Yann Barthès évoque “des procès” et s’enquiert de savoir si son invité s’en inquiète. La question dure quelques secondes et sera vite évacuée, au bénéfice d’une séquence sur les “chansons préférées” de l’ex-président et ses  anciens passages à la télévision. Dans cette mise en abîme voyeuriste où la télé parle de la télé pour mieux parler de rien, le poison d’un retour en politique du pitbull de la droite décomplexée s’installe doucereusement.

Paul Elek

Une réponse

  1. 1912pc dit :

    La critique du discours politique ne peut pas se faire sans la critique de ses conditions de production. Les chiens de garde peuvent (aussi) être des caniches !

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