Le retour des élèves à l’école, un retour à la normale…Vraiment ?

100% des élèves retourneront à l’école du 22 juin au 4 juillet. Et ce retour à l’école est obligatoire. Ainsi en a décrété le Président de la République en ce dimanche 14 juin, et, sur le moment, les réactions n’ont pas manqué d’être positives. Comment critiquer une telle annonce, en faveur des élèves, prônant plus que l’apport pédagogique le lien social dont les jeunes, c’est vrai, ont cruellement manqué durant ce confinement ? Comment s’élever pour critiquer alors même que les médias font les choux gras de ces profs  « décrocheurs » dont les pourcentages fantaisistes envahissent l’actualité sans vérification sérieuse, obligeant les acteurs de l’Éducation Nationale à se défendre ? Emmanuel Macron, dans ses remerciements, n’a pas eu un mot pour les personnels de l’Éducation Nationale. Les personnels, j’insiste. Car si nous entendons parler toujours de profs, dans le collège où je travaille, les CPE, les assistants d’Éducation, les AESH ont maintenu le lien avec les élèves, téléphoné sans relâche quand ils étaient aux abonnés absents, les chefs d’établissements se sont adaptés, semaine après semaine, aux annonces, attendant les instructions officielles qui, après la vague médiatique, n’étaient envoyées que quelques jours plus tard, réduisant encore et toujours le temps de préparation et d’accueil. 

A l’annonce du 14 juin a succédé celle de Jean-Michel Blanquer, nous informant que le nouveau protocole sanitaire serait disponible dans la journée du 15 juin. Finalement, le mardi 16 juin. Sans trompette ni fanfare, cette fois, le protocole est arrivé sur nos boîtes mails le mercredi 17 juin. Un protocole passé de 60 à 7 pages, très allégé. A charge, cependant, pour les chefs d’établissement de résoudre le casse-tête des 1m de distanciation latérale, alors même que les tables, dans une salle de classe, sont doubles. On pourrait presque en faire un problème mathématique. Calculer le nombre d’élèves possible par classe en fonction de la dimension de la salle et de celle des tables. Chaque fois, la réponse est la même : la classe ne peut accueillir que 20 élèves. Alors que les classes sont à 27. Mais le retour à l’école est obligatoire. Débrouillez-vous. 

Nous sommes le 18 juin. Nous avons vécu un tourbillon avec nos élèves et aucun d’entre nous n’en sort indemne. Pris dans la tourmente, nous avons assuré tous les jours, et souvent le week-end et les jours fériés. Cependant, malgré l’investissement de tous, nous avons perdu des élèves. Et nous ne savons pas encore quelles répercussions ce lien rompu aura sur leur scolarité. Toutes ces injonctions qui se succèdent et nous amènent à cogiter sur des problèmes exclusivement techniques nous empêchent de travailler sur l’essentiel. Comment, en septembre, accueillir nos élèves ? 

Aucun temps officiel ne nous est donné pour y réfléchir. La nécessité de « faire cours » jusqu’au 4 juillet prive les établissements de temps de réunion indispensables pour préparer une rentrée inédite et qui risque de faire des ravages si nous n’y prenons pas garde. On m’opposera que notre Ministre y a pensé. Il instaure l’école ouverte en juillet et en août, ainsi que les vacances apprenantes. Cependant, ces temps, aussi bénéfiques soient-ils, restent des temps hors du temps scolaire. Et c’est bien à l’intérieur de l’école que nous devons prendre la mesure de ce qui nous est arrivé pendant trois mois. C’est en équipe que la réflexion collective, pluridisciplinaire doit se construire. Tous mes élèves de 3ème me le demandent : comment vont se passer les cours à la rentrée ? Les enseignants tiendront-ils compte du fait que le programme n’a pas été fini ? Que certains élèves n’ont pas été assidus ? Que des habitudes scolaires ont pu se perdre ? Je les rassure. Je leur dis que les adultes sont bien conscients de la situation. Néanmoins, je n’ai aucune parole officielle à leur transmettre sur le sujet, ni même une parole d’équipe. Personne n’a anticipé septembre. 

Nous avons besoin de former des groupes de travail et de réflexion pédagogique. 

Ce confinement est une opportunité extraordinaire pour repenser l’école. Il nous a bousculés et a interrogé le sens de l’école. Tout d’un coup, hors du cadre et du groupe classe, d’autres liens se sont tissés entre les élèves et leurs enseignants. Certains jeunes, débarrassés d’une image qui, parfois, leur collaient à la peau, se sont autorisés, en classe virtuelle à être de « bons élèves ». Ceux qui ne juraient que par les notes, les moyennes et la compétition avec leurs camarades, confrontés à une évaluation sans note, ont trouvé du sens dans les apprentissages. Du côté des enseignants, il a fallu apprendre à maîtriser de nouveaux outils, inventer des biais pédagogiques inédits pour accrocher les élèves et construire, virtuellement, une dynamique de groupe. Il a fallu, aussi, pour certains, savoir être à l’écoute de leurs angoisses, les rassurer, prendre le temps de discuter après une séance de cours pour dédramatiser la situation. 

Nous avons besoin de temps, pour mettre en commun nos observations, partager nos expériences, prendre du recul et repenser la relation prof-élève. Nous avons besoin de temps pour réfléchir au mode d’accompagnement des jeunes en septembre. Nous avons besoin de temps pour construire ensemble la progression pédagogique des premières semaines de la rentrée afin qu’aucun élève ne soit laissé de côté. Nous avons besoin de temps pour discuter avec d’autres professionnels, des psychologues, des éducateurs, des chercheurs en sciences de l’éducation, pour mesurer l’impact du confinement sur les jeunes et leurs apprentissages, et favoriser ainsi une école de l’équité et non de l’égalité. Une école qui ne creusera pas les inégalités sociales. Deux ou trois heures de réunion par ci par là n’y suffiront pas. 

Cela n’est pas à l’ordre du jour. L’ordre du jour, c’est le retour à la normale, comme si la rentrée allait être une rentrée comme les autres. Mais plus rien n’est normal. Nous avons été confinés et l’École ferait bien de regarder en face ce qui s’est passé pendant ces trois mois. 

Donner ce temps de réflexion et de travail aux équipes pédagogiques serait un geste politique fort. Il dirait à quel point l’État se soucie de sa jeunesse et défend les beaux principes de l’école républicaine, ascenseur social pour tous. C’est cela, agir pour l’école, et se donner les moyens d’une école juste et ambitieuse pour tous ses élèves. 

Florence Lhomme, professeure agrégée de Lettres Modernes. Enseignante en collège et en lycée en Ariège. Autrice de La relation pédagogique Des clés pour se construire, éditions Chronique Sociale – mars 2020.

 

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