Inconscience Française

Samedi 13 juin 2020, 120 000 personnes se sont rassemblées sur la place de la République pour demander Vérité et Justice pour Adama et s’opposer à la récurrence des violences policières et racistes qui minent notre société. Ce que le mouvement de ces dernières semaines a imposé, c’est l’ouverture d’un débat. Les contre-feux en permanence allumés par la longue liste d’éditorialistes outrés et de policiers vexés ne suffisent plus face à l’ampleur de la mobilisation. Voilà qu’on discute “racisme systémique”, “discriminations massives” “pratiques racistes des institutions” et en premier lieu, celles de la police. Alors, la parole est violente. L’on avait vu Rokhaya Diallo se faire couper la parole parce qu’elle “dit des bêtises” et désormais l’accusation d’importation d’idées américaines revient en force (au passage cela semblait moins dangereux pendant la guerre froide). Hier, c’est Emmanuel Macron qui a accusé de séparatisme celles et ceux qui expriment leur ras-le-bol face à ce statu quo raciste et meurtrier. 

Sur le plateau de BFM Story (18h-20h), ce même samedi, l’heure était au lapsus révélateur. Maboula Soumaharo et Saphia Aït Ouarabi faisaient face à Angelo Bruno (secrétaire général-adjoint du SGP Police FO) bien aidé de Dominique Rizet (consultant police-justice) qui oublia assez facilement son rôle de journaliste pour venir soutenir son compère masculin, venu verser ses larmes de crocodiles sur les accusations de racisme dans la police. C’est dans la vigueur de l’échange, qu’acculé, Dominique Rizet lance à 19h40 cette phrase à propos du contrôle au faciès : “Oui ça existe. Un policier va peut-être plus contrôler un jeune homme noir ou un jeune arabe qu’un jeune français.”, révélant au grand jour le véritable enjeu du débat. 

En France, dans l’inconscient collectif être noir, être arabe n’est pas tout à fait être français. La République a pu se penser incolore et universelle il y a deux cents ans, après des centaines d’années d’histoire, et notamment celles de la colonisation, une France se pense blanche. Celle qui désigne d’autres français.e.s par la périphrase “issu.e.s de l’immigration” depuis des dizaines d’années. Celle qui contrôle 20 fois plus des jeunes arabes et noirs que de jeunes blancs (selon le Défenseur des Droits). Celle qui brandit une banderole contre le racisme anti-blanc sur le toit d’un immeuble, pendant une des plus grandes manifestations antiracistes françaises de la dernière décennie. Celle qui porte l’uniforme et qui se répand en insultes racistes dans des groupes de plusieurs milliers de membres des forces de l’ordre. Celle qui exprime élection après élection sa xénophobie ou sa haine du musulman et en particulier des femmes voilées. Celle qui refuse de voir dans des pratiques institutionnelles des réalités racistes et préfèrent désigner, à chaque fois, la responsabilité de quelques brebis galeuses. 

En quelques semaines, les luttes ont arraché une avancée fondamentale dans l’appréhension de la problématique raciste. En tentant de dessiller les yeux de celles et ceux qui de bonne foi veulent croire à un message républicain daltonien, les militant.e.s des quartiers populaires et la foule immense qui a répondu à leur appel ont marqué un point d’étape conséquent. Voir en couleur effraye lorsque cela implique de réaliser les privilèges des uns, les affronts et la violence réservés aux autres. À droite, le sentiment d’être démasqué provoque ire et fureur, déni et agressivité. À gauche, certains y voient avec ravissement une première victoire. Chez d’autres, un certain malaise s’installe, surtout chez celles et ceux qui étaient persuadés de faire vivre un engagement antiraciste sans faille mais dont les angles morts s’avèrent plus importants que prévus à un moment où les organisations du passé semblent démonétisées. L’Histoire vient de taper à la porte de notre camp social, il faut se réveiller, nous ne sommes pas tous blanc dans ce combat. 

Paul Elek

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