Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale.

Parfois une sortie en librairie tombe à point nommé. C’est le cas de ce court ouvrage de Paul Rocher : Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale. Matraque, Flash Ball, LBD 40, grenades de désencerclement, gaz lacrymogène, pistolet électrique dit Taser, ces armes se sont imposées dans le vocabulaire commun, en particulier depuis le mouvement des gilets jaunes. Dans cette période, lunettes de piscine et masques, tensions et affrontements en manifestation se sont banalisés alors qu’ils apparaissaient encore épars au moment du mouvement contre la Loi Travail. Les morts anciennes des quartiers populaires ont rejoint celles des Gilets Jaunes et de leurs blessés et mutilés pour former un sujet des violences policières désormais impossible à délaisser ou à cornériser. Loin d’y voir uniquement l’esprit d’un hasard étonnant, d’une brutalité soudaine des autorités, l’auteur nous plonge habilement dans l’historique des transformations du maintien de l’ordre, du développement des armes dites non létales et de leurs utilisations sur les populations dans le monde occidental et particulièrement dans l’Hexagone.

Paul Rocher offre avec une démarche empirique et scientifique ferme, une réflexion politique sur la manière dont la coercition alimente le règne de l’hégémonie néolibérale en difficulté. Il se penche tour à tour sur le marché juteux de l’armement non létal, sur les enjeux de santé et le caractère “non-létal” affiché de ses produits ou encore sur l’évolution des pratiques policières et l’augmentation drastique du recours répressif et violent. Son livre est une entreprise réussie de démystification des perceptions courantes sur la violence dite légitime de l’Etat et le fonctionnement policier. Il avance des explications plus vraisemblables pour comprendre l’expérience de la violence de l’Etat par les manifestants et les classes populaires. Paul Rocher discute aussi brièvement les réponses et les pratiques (“l’autodéfense populaire”) qui se développent tant par l’adoption de matériels de protection par des manifestant.e.s que par la politisation progressive des blessés et des morts et de la bataille contre les violences policières. 

Ce livre est un indispensable pour qui veut se plonger avec précision et rigueur sur la politique de l’arme non létale, et développer ses connaissances sur les réalités du maintien de l’ordre. Il s’avère également utile pour mettre des mots sur le “tournant autoritaire du néolibéralisme” que certains dénoncent à gauche. Avec ses près de quatre cents notes de bas de page, l’ouvrage regorge de sources et de lectures savantes pour approfondir le sujet et fonder le sérieux de cette entreprise critique. Sa conclusion se fonde sur une conviction pleine de sens : “Revendiquer la fin de la violence signifie donc mettre fin aux rapports sociaux qui génèrent constamment l’impératif de recours à la violence – et nous libérer de cette normalité violente.” 

Paul Elek  

 

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