Génération Ocasio-Cortez

Mathieu Magnaudeix l’annonce dès le départ, le titre est un peu trompeur. Dans cette plongée dans la gauche américaine, l’on trouve beaucoup de millenials et des 18-35 ans mais pas uniquement. Le reporter spécial aux Etats-Unis de Médiapart nous embarque dans un voyage nécessaire pour comprendre la dynamique de nos camarades outre-Atlantique. La gauche américaine est effectivement en effervescence depuis quelques années. Dernier phénomène en date, la fantastique campagne du redoutable sénateur du Vermont Bernie Sanders. L’improbable victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez réjouit également des centaines de militant.e.s dopé.e.s à l’espoir. En Europe, le regard lointain que l’on porte est souvent biaisé par l’euphorie ambiante. Les Etats-Unis sont-ils sujets à un pandémie socialiste ?

En relayant des éléments biographiques de jeunes militant.e.s et au cours de ses entretiens avec des “légendes” du community organizing, Mathieu Magnaudeix révèle l’énorme travail sur lequel repose la dynamique politique que l’on aperçoit ici qu’à travers ses femmes et ses hommes les plus médiatisés. Le community organizing est une stratégie politique en apparence très efficace pour impliquer les populations dans des changements quotidiens : organisations de locataires, mobilisations pour l’augmentation des salaires, manifestations féministes, luttes contre les violences policières et la traque aux sans-papiers et le racisme, luttes écolos pour le Green New Deal ou contre l’installation du dernier pipeline… Pour s’organiser, on compte sur les populations, on part de leurs expériences et on guide leurs idées, leurs actions en tachant de s’effacer. Les cercles militants se veulent inclusifs et souvent loin des partis politiques mais cultive habilement implantation locale et vocation nationale. Prêts à en découdre avec ceux, y compris démocrates, qui font partie de l’establishment, ces mouvements propagent le virus de la politique chez les “unusual suspect”, ceux dont on attendait pas l’implication. C’est au moyen de l’adoption d’une rhétorique puissante que cette nouvelle génération vient recréer des antagonismes effacés par le songe néolibéral. La méthode rodée se transmet et multiplie la formation d’organizers que l’on retrouve dans tous les combats, nombreux dans l’ère Trump.

Notamment inspirée par les écrits Alinsky pour produire des changements direct dans le quotidien, la méthode du community organizing déborde aujourd’hui son ambition originale pour devenir une véritable bataille culturelle pour “créer une génération de révolutionnaires”. C’est au carrefour de la culture des militants historiques de la gauche américaine et du mouvement pour les droits civiques et de l’entrain des jeunes générations engagées que se forme une “réinterpretation de la méthode alinskyenne. Mais cette fois avec de l’idéologie.” D’ailleurs, les infatigables stakhanovistes du community organizers fournissent les cadres politiques  qui travaillent pour Alexandria Ocasio-Cortez, Bernie Sanders, ou Elizabeth Warren. L’on comprend mieux la force de ces campagnes et les foules galvanisées qui fournissent les millions de petites mains qui font vivre la fièvre rouge dans l’ancien pays du Maccarthysme et de la liquidation des Black Panthers. 

Alliant une radicalité du propos  et une guerre ouverte à l’establishment à des méthodes d’implication citoyenne pensées, analysées et réactualisées en permanence, cette bataille pour l’hégémonie se fonde sur une véritable inscription dans le monde social. Sans penser avec naïveté que cette génération est l’écho moderne des “révolutionnaires professionnels” qu’un Lénine appelait de ses voeux dans sa fameux Que Faire ?, force est de constater que la stratégie porte et s’ancre petit à petit à une échelle de déploiement massive. Le livre présente tout de même, par un court exposé, les faiblesses et difficultés du mouvement à commencer par son financement au travers du philanthrocapitalisme. C’était nécessaire pour compléter le tableau en toute honnêteté et ne pas produire de mirage supplémentaire.

Le livre parlera ainsi à celles et ceux en France qui se demandent aujourd’hui comme réactiver une dynamique stratégique et politique pour une gauche qui semble déphasée et dont l’action repose trop souvent sur un noyau dur qui peine à s’ouvrir à la “masse critique” que recherchent frénétiquement les organizers américains. Mathieu Magnaudeix prévient : ces militant.e.s feront retrouver le sourire aux plus pessimistes d’entre nous. Il a raison. Cet hymne à la joie et un portrait de la richesse des théories queer et révolutionnaires clôturent la fin de ce beau projet à l’optimisme contagieux.

Paul Elek 

Une réponse

  1. […] Elek, Note de lecture publié sur le site Le fil des communs le 20 mai […]

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