Le monde d’après sera-t-il féministe ?

Alors que l’épidémie de Covid-19 entraîne l’assignation à résidence de la moitié de la population mondiale, l’arrêt forcé du système productif, la suspension des activités culturelles, éducatives et sportives, les réflexions sur « le monde d’après » vont bon train. Chacun voyant midi à sa porte trouve, dans cette crise sanitaire inédite, la confirmation de ses propres thèses et, par là même, les solutions à mettre en œuvre : préserver la biodiversité, relocaliser la production, investir dans le système sanitaire. Indépendamment de ces réflexions prospectives, portées par un très large éventail d’intellectuels et de personnalités politiques de tous bords, « le monde d’avant » montre une résilience hors du commun. Bien loin de laisser transparaître la mutation inexorable d’un modèle à bout de souffle, les principaux traits de notre société élitiste, inégalitaire et patriarcale semblent au contraire se renforcer chaque jour davantage. Or, sans une action volontariste sur ces trois leviers, toute politique visant à inspirer « le monde d’après » est vouée à reproduire le « monde d’avant ».

La valorisation, jusqu’à la caricature, d’une élite dirigeante décidant seule pour tous atteint actuellement des proportions inédites. La création d’un nouvel « état d’urgence sanitaire », alors que la combinaison de l’état d’urgence « classique » de la loi de 1955 et des dispositions du code la santé publique permettait de gérer la crise, a pour conséquences principales de supprimer l’obligation d’informer le parlement et d’introduire la possibilité de gouverner par ordonnances, donc sans le parlement. Des décisions aussi essentielles que la privation de la liberté fondamentale de circuler pendant plusieurs semaines sont prises par un exécutif tout-puissant qui ne ressent pas même la nécessité de justifier par des explications rationnelles les mesures prises auprès des citoyens. Le pouvoir est donc, plus que jamais, capté par une oligarchie qui s’abstient de débattre, de consulter, d’expliquer, et se borne à gérer des individus réduits à leur corps, susceptible d’être contaminé ou de contaminer, des citoyens « minorisés », incapables de décider pour eux-mêmes, collectivement, si enfreindre le confinement doit être sanctionné par une peine de prison ou s’il est souhaitable de rouvrir les écoles en pleine épidémie.

La crise sanitaire actuelle ne rend pas seulement plus visibles les inégalités structurelles dont souffre notre société, caractérisée par une grille de rémunérations qui, à l’évidence, ne reflète pas l’utilité sociale des métiers. Elle génère aussi, elle-même, de nouvelles inégalités : inégalités entre les cadres et professions intermédiaires qui peuvent télétravailler, et les ouvriers et employés contraints de poursuivre leur activité « normalement » avec tous les risques sanitaires que cela implique ; inégalités entre les familles pour qui le confinement rend insupportable le surpeuplement d’un logement inadapté voire insalubre, et les familles qui profitent du beau temps pour organiser des barbecues dans le jardin de leur maison principale ou secondaire ; inégalités entre les enfants pour qui la suspension de la cantine est l’occasion de cuisiner local et bio avec leurs parents, et les enfants pour qui absence de cantine signifie juste absence de repas. Face à ces nouvelles inégalités sociales générées par la crise, la réponse du gouvernement paraît dérisoire et tardive, avec le versement promis pour le mois de mai d’une aide ponctuelle et exceptionnelle pour les familles les plus précaires.

Alors que le pays vit sous cloche, la question féministe semble reléguée aux oubliettes, comme si seule une société prospère et paisible pouvait s’autoriser le luxe de se soucier de la représentation des femmes dans les médias, de l’inégale répartition du fardeau des tâches ménagères, des violences intra-familiales, de la féminisation des métiers les moins valorisés. Ainsi se multiplient les plateaux télévisés où sont seuls invités des experts masculins, les tribunes co-signées par 80% d’élus et de chercheurs hommes, les reportages mettant en évidence les initiatives solidaires prises par des hommes (même quand elles sont mises en œuvre majoritairement par des femmes). Ainsi est martelé le mot d’ordre de la « continuité pédagogique » sans égard pour ce que les enseignants – principalement des femmes – pensent de sa faisabilité, et sans souci du stress qu’il génère pour des mères de familles qui assument à la fois ménage, cuisine, parfois télétravail et désormais « école à la maison ». Ainsi sont remontées des statistiques dramatiques sur l’effet du confinement sur les bourreaux conjugaux, avec une augmentation de +30% des signalements, sans que ce constat, anticipé par toutes les associations féministes, n’entraîne plus qu’une réactivation d’un numéro vert… Ainsi est autorisé le détournement par l’Etat de cargaisons de gants et masques commandées par les collectivités locales pour les agents des Ehpad (principalement des femmes), sans concertation avec les présidents de région concernés ni même information préalable. Le fait que les médecins anesthésistes-réanimateurs qui ont bénéficié de ce matériel détourné, en première ligne pour prendre en charge les cas graves, soient majoritairement des hommes, est probablement une simple coïncidence… Et c’est sûrement aussi un hasard que le secteur du bâtiment, principalement masculin, ait réussi à tenir tête à la ministre du Travail pour que le maintien de l’activité économique ne se fasse pas au détriment de la santé des salariés, alors que les caissières, en contact permanent avec un public potentiellement infecté, restent très mal protégées malgré la mort de plusieurs d’entre elles.

Elitisme, inégalités, patriarcat : ces trois maux minent la démocratie et le tissu social. Pour que le « monde d’après » ne soit pas la répétition un peu verdie, un peu localisée, un peu socialisée, du « monde d’avant », il est urgent de les éradiquer en visant d’abord une prise de conscience largement partagée, qui débouche ensuite sur une prise de pouvoir populaire et féministe. Confinés ou pas, préparons dès maintenant la révolution, non seulement écologique (évidemment), mais aussi sociale, démocratique et féministe !

Prune Helfter-Noah, Co-animatrice du Mouvement Utopia

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