Casa de Papel : une esthétique de la révolte

La sortie de la quatrième saison de la série Casa de Papel vient égayer une expérience de confinement qui peut parfois verser dans le monotone. Elle est l’occasion de replonger dans une intrigue qui mêle habilement les imaginaires politiques, et donne à entrevoir une esthétique de la révolte.

Réalisée par Alex Pina et diffusée originellement en 2017 sur la chaine espagnole Antena 3 avant d’être mondialisée par Netflix, la série multiplie les hommages aux expériences politiques émergentes de ces dernières années. Le collectif Anonymous, les Indignados et leur occupation de la Puerta del Sol madrilène, sont des références récurrentes de la série, quand le modus operandi des braquages fait honneur à une tradition politique dépoussiérée ces dernières années : la zone à défendre (ZAD). La Fabrique nationale de la monnaie et du timbre puis la Banque d’Espagne deviennent ainsi des huis-clos où se réinvente la politique à l’aune de l’impératif contestataire.

Tout le génie du Professeur, mentor charismatique de l’équipe qu’il a constituée, consiste à renverser la contrainte habituelle du braquage (la rapidité, dans l’attaque comme dans la fuite) pour parvenir à installer un rapport de force durable avec la police. La durée du casse – douze jours pour le premier – rend nécessaire une organisation sociale à l’intérieur du bâtiment, et devient donc prétexte à réinventer l’ordre social du dehors pour mieux le renverser.

Tous vêtus de la même combinaison rouge, braqueurs et otages évoluent dans ce huis-clos et partagent l’expérience de l’angoisse devant l’éventualité croissante d’une intervention extérieure. Le temps du braquage, le bâtiment-cible devient un lieu figé dans le temps, propice à l’exacerbation des passions humaines. Au fil des épisodes, les différences s’estompent, la frontière entre les groupes se dilue dans l’humanité de chacun, et les conflits et les amours transgressent les lignes. Les braqueurs, « membres d’une Espagne « d’en bas » qui revendique son droit d’exister, d’agir et d’aimer »(1), témoignent ainsi d’une volonté de vivre qui, en survivant aux années d’austérité du gouvernement de Mariano Rajoy, se trouve érigée en éthique de la désobéissance. Vivre sans temps mort, jouir sans entraves.

Les hiérarchies elles-mêmes tendent à s’abolir tant elles sont contestées. Véritable recomposition politique horizontale, à l’image des expériences politiques horizontales et collectivistes, le désordre se réinvente à l’aune de la folie libertaire et pleine de rage des apprentis Dali. Une société des égaux s’esquisse, qui prend le contrepied de la zone du dehors. Dans cette fureur poétique, les bâtiments attaqués deviennent de véritables zones à défendre, des lieux utopiques où se monte une véritable résistance à un réel devenu mortifère tant il est moribond : « on est passé des places, de l’occupation extensive de l’espace public, à la « zone à défendre », à l’occupation organisée et « privatisante ». Citadelles provisoires et maisons de papier contre les attaques du monde extérieur. »(2)

Saison après saison, la critique politique s’affute à mesure que les personnages se radicalisent, et la série prend à partir de la troisième saison un tournant résolument politique.

Si le plan était d’abord de remettre en cause le fonctionnement du système économique et financier, les braqueurs finissent par affronter la vengeance de l’État qui n’hésite pas à torturer un des leurs. L’argent perd sa place au centre de l’intrigue (y a-t-il jamais été ?) pour se faire détrôner par la fraternité qui guide (bon an mal an) toute l’équipe. La « Raison d’État », aveugle puisque cynique, devient un personnage à part entière de la série, et les combinaisons des braqueurs renvoient dès lors à celles des prisonniers de Guantanamo.

Si la quatrième saison peut donner à voir un essoufflement de la série, sa sortie remet un coup de projecteur sur une œuvre qui participe à nourrir les imaginaires. En revisitant les codes de la contestation politique sur fond de vengeance sociale, en défendant l’amitié des femmes et des hommes face à l’aridité comptable d’un monde aussi austère que le sont ses politiques, en apposant enfin sur la révolte son esthétique surréaliste et enragée, La Casa de Papel propose une utopie de l’action où le geste révolutionnaire est érigé en poésie.

Clément Ourgaud

Notes

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/04/22/la-casa-de-papel-une-incitation-a-la-rebellion_5288858_3232.html

(2) Nos vies en séries, Philosophie et morale d’une culture populaire – Sandra Laugier

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :