À la caissière de mon supermarché

Chère madame,

Je ne vous connais pas, c’est la première fois que je passe à votre caisse. D’ailleurs, je me demande si vous êtes caissière de profession ou si vous avez été recrutée pour l’occasion, en raison de la crise sanitaire. En ce moment, on se fait des films sur tout.

Vous portez un masque, je ne vois pas vraiment votre visage. Vous êtes en première ligne, au charbon face au coronavirus. Il n’y a pas de plexiglas. La ministre du travail prétend pourtant que « c’est très efficace » pour que les caissières continuent de travailler. Je voudrais que vous ne preniez aucun risque pour votre santé.

Il est 13h30, les gens font la queue à un mètre de distance, il n’y a pas grand monde. L’ambiance du supermarché est totalement étrange, on sent la peur, la distance.

Je vous dis bonjour, je crois que vous esquissez un sourire puis vous passez méthodiquement tous mes produits dans la machine. Un geste répétitif qui n’est pas sans risques professionnels. Des douleurs dorsales, des lombalgies, des troubles musculo-squelettiques, une fatigue visuelle… Sans compter le bruit du « bip » qui se répète en boucle et doit porter sur les nerfs. Les allergies potentielles aussi, avec tout ce qui passe entre vos mains.

Avec le coronavirus, je ne vous vois pas comme d’habitude quand je fais mes courses. La crise sanitaire aiguise notre regard. J’ai même peur de trop vous observer, que vous ressentiez mon attention comme une inquisition. Je voudrais que l’on prenne soin de vous.

Comment vous dire merci ? Merci de tenir. Merci d’être là parce que nous ne pouvons pas vivre sans effectuer nos courses pour nous alimenter. Comment vous dire aussi à quel point je ne supporte pas cette société où les profits des uns se font sur le dos de la vie des autres. J’ai en tête un groupe de la grande distribution qui distribue 45% de son bénéfice net à ses actionnaires. Imaginez si ces sommes vous étaient redistribuées à vous, à celles et ceux qui triment dans l’économie réelle, qui encaissent ou qui livrent… J’ai vu hier soir sur Boursorama que les entreprises européennes se préparent à verser des dividendes records au printemps 2020. Un tel niveau d’indécence donne la nausée. Et le gouvernement laisse faire. Avez-vous suffisamment de temps, de courage ou de colère pour y penser ?

Vous faites un métier difficile et pourtant, la reconnaissance sociale ne se voit ni sur la feuille de paie, ni dans l’attitude de la foule de gens qui bénéficient de votre service au quotidien. Je me souviens d’un témoignage en 2008, « Les tribulations d’une caissière » d’Anna Sam, adapté au cinéma et en BD, dans lequel j’avais appris une expression courante chez les caissières : SBAM – Sourire Bonjour Au revoir Merci. On y saisissait la monotonie de votre travail, la cadence sans temps morts, toute la déshumanisation qui entoure votre profession, miroir de nos égoïsmes. J’ai mille fois entendu la défense des caissières contre l’arrivée des machines au nom du rapport humain. Mais s’interroge-t-on sérieusement sur la nature réelle de ce dit rapport humain avec les hôtesses de caisse ?

Je vous sens hyper-concentrée alors que vous passez mes achats les uns après les autres à toute vitesse – je n’arrive pas à suivre en remplissant mon caddie. À l’urgence habituelle, quand les gens sont pressés parce qu’ils travaillent, ont des dîners à préparer, un enfant à aller chercher à l’école, une baby-sitter à relayer, des gens à voir, des cours de gym ou de poterie, et que sais-je encore, se substitue l’urgence à sortir de là, cet endroit où le virus peut nous attraper à chaque coin de rayon, l’urgence à désengorger le supermarché pour espérer garantir un mètre de distance entre chaque personne.

Je jette un œil à l’ensemble des caisses : que des femmes. Comment oublier que votre métier est essentiellement féminin ? On dit un notaire, un trader mais rarement « un caissier » (ou alors c’est pour la Banque de France). Je me demande si vous travaillez à temps plein. Parce que votre métier, ce sont souvent des contrats partiels, avec toute la flexibilité qui va avec, les horaires décalés. Je me demande si vous avez des enfants, si vous les élevez seule, si vous habitez loin du magasin. Je m’interroge sur les contraintes multiples qui peuvent peser sur votre vie.

En finissant de remplir mon caddie qui déborde, je pense à Claudine, une caissière tremblaysienne que j’adore. Elle a plus de vingt ans de métier, elle est syndicaliste. Je crois qu’elle est fière de son travail, de se rendre utile, d’arriver à rester avenante face à des clients trop souvent désagréables. Un jour elle m’a dit son salaire, j’ai eu honte pour mon pays. Votre métier ne propose guère d’évolution de carrière, c’est un des rudes aspects de l’emploi. Avez-vous d’autres projets ? Vous êtes jeune, peut-être étudiante en même temps. Je n’ose pas vous poser la question.

Un produit ne passe pas, un problème de code barre apparemment. Votre caisse s’est bloquée et je vous ai senti paniquer. Ce manque d’autonomie des caissières m’a toujours affligée. À la moindre complication, il faut appeler le ou la cheffe de caisse qui vient avec sa clé pour dépanner. Comme si vous ne pouviez pas avoir accès à l’autonomie, comme si vous deviez être sous surveillance continue.

J’observe qu’une caméra est braquée en notre direction. Elle mémorise tout. En permanence. Les caméras sont nombreuses dans les magasins, vous ne pouvez pas y échapper. Attention à ne pas voler un coupon d’achat, la sanction pourrait être si lourde.

Vous sollicitez ma carte de fidélité. Je la sors en me demandant à quoi je suis fidèle. Je voudrais l’être à vous plus qu’au magasin. Mon combat, celui pour une société plus juste, émancipatrice, est pour vous ou il n’a pas de sens. Il est avec vous ou il sera voué à l’échec.

Je paie, je vous dis « prenez soin de vous » et je remonte avec mon caddie plein, grâce à vous et à tous les personnels de la chaîne de production.

À 20h, j’entends les applaudissements qui vont au monde de l’hôpital. J’attrape une casserole et je tape dessus en pensant aussi à vous. Je formule le vœu que la crise du coronavirus nous réveille collectivement sur la hiérarchie des valeurs, des métiers, des intérêts.

Je vous envoie tout mon courage, ma gratitude, ma sympathie.

Clémentine Autain

10 réponses

  1. michel dit :

    bravo , une belle page qui résume toute la société actuelle ! un espoir aussi pour que demain il y ai un après et un nouvel élan !

  2. Clémence ZZ dit :

    Très beau texte. Je voudrais dire la même chose à mes caissières. Je n’oserai pas. Trop émotive, je me mettrais à pleurer.

    • Serge BABOU dit :

      Pleurez.
      C’est le meilleur texte que vous pourrez dire.
      Demain, pensez encore à vos pleurs d’aujourd’hui, transformez les en colère agissante.
      Et souriez aux caissières (et même au caissier de la Banque de France)
      Souriez à tout le monde.
      100 sourires distribués?
      Un seul illuminant une tristesse?
      C’est beaucoup, continuez, continuez.

      • Malga Campastril dit :

        Ce texte est pathétique et dérangeant. Ça me fait penser à la chanson de Brel « les dames patronnesses », c’est du sous Annie Ernaud d’élève de seconde à Henri IV.

  3. Serge BABOU dit :

    Merci
    Écoutez le cœur même maladroit, et ne donnez pas des notes à ceux qui n’ont pu en recevoir, surtout à Henri IV dont vous êtes issue? ou auquel vous n’avez pu accéder?

    • Malga Campastril dit :

      Serge, non je n’ai pu accédé à Henri IV je viens d’un monde qui n’attend ni compassion ni larmes de crocodiles, le monde de la précarité, du temps partiel, des collèges où personne n’accède en seconde générale, c’est pas pour toi , d’un monde où ton espérance de vie en bonne santé pour les hommes c’est autour des 65 ans, un monde où ton loisir c’est la pêche à la ligne … alors les cris du cœur même maladroits et surtout écrit pas ceux qui sont là pour soit disant le représenter ce monde, merci, à garder entre gens gonflés de bonne conscience sur une terrasse d’un bistrot branché du XI ème (on glisse du V au XI cool).

      • Serge BABOU dit :

        Vous avez dit:
        « …surtout écrit pas ceux qui sont là pour soit disant le représenter ce monde, merci, à garder entre gens gonflés de bonne conscience sur une terrasse d’un bistrot branché »
        Je n’ai pas la prétention de représenter qui que ce soit;
        Je n’ai pas bonne conscience et regrette de vous avoir donné cette impression.
        Café branché? J’en ai entendu parler et ne regrette pas de ne pas les fréquenter (ce n’est pas du mépris de ma part….)
        Je me demande si votre indignation actuelle ne rejoint pas ma compassion exprimée avec maladresse.
        Ne sommes-nous pas loin du texte d’origine?
        Qu’en pensez-vous?

  4. Malga Campastril dit :

    Je pense que vous et moi sommes des naïfs.
    Naïf de penser, croire, espérer que des professionnels de la politique, sympathiques par ailleurs, sont là pour défendre un idéal alors qu’ils ne font que satisfaire de petits égos, de maigres ambitions.
    Est ce que vous pensez une seconde, à la lecture de ce genre de texte, que ces gens vont être capable de théoriser et représenter une possible alternative ?
    Moi pas. En fait plus …

  5. Serge BABOU dit :

    Tout d’abord, pardon Malga.
    Au début de nos échanges j’ai cru, (mais me suis rendu compte de mon erreur) , que votre réaction « Ce texte est pathétique et dérangeant. » s’adressait à mon intervention au commentaire que j’avais fait suite à l’écrit de Clémence :: »Trop émotive, je me mettrais à pleurer. »
    Je ne veux pas, l’âge avançant, devenir indifférent aux pleurs des autres.
    .. et souhaite tendre ma main.

    Mais je demandais aussi de transformer les pleurs en colère agissante……

    Je vous souhaite, du haut de mes 80 ans prochains, de continuer à être pessimiste dans l’analyse, mais optimiste dans l’action (citation -approximative- de Gramsci ou de Mendès France?).

    Pour ce qui concerne l’action des politiques tous ne sont pas semblables..
    Lisez les écrits de Jean ZAY écrit en prison « Souvenirs et solitude » . Vous y trouverez les dérives de beaucoup d’hommes politiques passés ou actuels, mais des axes de correction qui conservent leur pertinence.
    Je déborde.
    Bon courage, portez-vous bien.

  6. Bougeard dit :

    A chaque fois que je vais faire des courses, j’ai toujours un mot gentil pour le personnel. Depuis le confinement je leur offre à chaque passage des chocolats, des gâteaux à se partager avec les autres membres du personnel. C’est peu, mais c’est la façon de les remercier et j’aimerais voir plus de gens avoir ce type de geste

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