L’union sacrée n’aura pas lieu

Le vocabulaire guerrier fait florès depuis le « Nous sommes en guerre » du Président de la République : front, première ligne, tranchées, défaitisme… Il semblerait que l’évidence soit à la comparaison de la crise sanitaire sans précédent depuis un siècle avec l’époque de la Première Guerre mondiale. L’objectif gouvernemental et des médias aux ordres est avant tout politique. Il s’agit de construire une Union Sacrée derrière le gouvernement pour la période actuelle et pour l’avenir ; il s’agit aussi de faire oublier la gestion catastrophique des derniers mois et les conséquences désastreuses notamment pour le service public de la santé de décennies de libéralisme. Et pourtant, cela ne fonctionne pas car comparaison historique n’est pas raison.

 En 1914, après l’assassinat de Jaurès, le mouvement ouvrier est désemparé. Les arguments selon lesquels la guerre est une guerre du Droit, de la République contre l’empire autoritaire allemand font mouche car il y a une part de vrai. Si les Français ne partent pas au front avec la fleur au fusil, la discipline militaire s’impose. Le gouvernement sait aussi faire preuve d’intelligence politique en n’arrêtant pas ceux repérés comme révolutionnaires et pacifistes. Ils sont ainsi intégrés à l’élan patriotique. L’Union sacrée est non seulement acceptée mais repose sur l’assentiment profond des partis et des forces sociales.  Il était tentant pour les dirigeants socialistes et de la CGT de céder aux sirènes de l’Union Sacrée face à l’Allemagne. Ils acceptèrent aussi d’entrer au gouvernement pour contribuer à l’effort de guerre, tenter de limiter les dégâts pour les catégories populaires et aussi avec l’idée qu’ils pourraient conduire des transformations du mode de production en coordonnant l’intervention croissante de l’État dans l’économie. L’Union sacrée ne vole en éclat qu’à l’été 1917 quand les ministres socialistes quittent le pouvoir. 

A l’évocation de ce passé, on mesure les raisons qui ont fait hésiter les groupes d’opposition une hésitation quant au bon positionnement : Faire front ensemble contre la pandémie, ne pas mettre d’obstacles au nécessaire confinement et à l’éducation aux gestes barrière. C’est ainsi que dans un premier temps, le groupe communiste s’est abstenu au sénat lors de la première lecture. Mais devant l’intransigeance de LREM, le refus de tout amendement et surtout l’offensive contre le droit du travail et les libertés, communistes et insoumis ont finalement voté contre l’état d’urgence. On ne comprend d’ailleurs pas- ou que trop – l’abstention du groupe socialiste. Le paradoxe, c’est que pendant la Première Guerre mondiale, même si les libertés publique furent amputées, le Parlement avait obtenu de pouvoir contrôler en permanence les actes de l’exécutif. Aujourd’hui, l’État d’urgence réduit fortement ses droits  alors que nous ne sommes pas en guerre et que les dangers encourus n’ont rien à voir. Les rares qui se sont opposés à la Première Guerre mondiale, aux buts de guerre impérialistes cachés avaient profondément raison. Il en sortit d’ailleurs une recomposition majeure des forces révolutionnaires à l’échelle européenne et mondiale avec la création dans le sillage de la Révolution russe des partis communistes. Les « socialistes de guerre » comme on disait à l’époque n’ont rien obtenu, la chimère de la participation à l’effort de guerre en échange de progrès sociaux s’est avérée ce qu’elle était une illusion meurtrière. La journée de 8 heures ne fut acquise que sous la pression des grèves et du développement en Europe de l’agitation révolutionnaire. L’espoir d’une victoire socialiste aux élections législatives de 1919 succomba à la logique de guerre et la nouvelle Assemblée élue en 1919 fut une des plus à droite que l’on n’avait jamais connue.

Rien de tout cela aujourd’hui.  L’opinion publique exprime une très forte défiance à l’égard du gouvernement. Le vote négatif des communistes et des insoumis est un point d’appui. Le refus de la plupart des syndicats de jouer le jeu de l’intégration, la multiplication des appels pour une sortie progressiste de la crise laisse espérer que le meilleur peut advenir. Le libéral-autoritarisme n’est pas encore mort et il va s’appuyer sur cette crise pour tenter de relancer la machine à détruire notre protection sociale, nos libertés et nos droits. Mais l’Union Sacrée n’aura pas lieu ni aujourd’hui, ni demain. C’est un gage d’espoir.

Frédérick Genevée

 

3 réponses

  1. Guilbert Gérard dit :

    en 1914 tous les militants ne se résignèrent pas à entrer dans « l’union nationale » ,c’est oublier Loriot, Merrheim, Souvarine futurs fondateurs du Parti Communiste dont ils furent d’ailleurs rapidement exclus pour indiscipline envers les consignes léninistes

  2. John Barzman dit :

    Tout le mouvement communiste et le mouvement pacifiste et même certains socialistes et anarchistes estimaient en 1919, 1920, que d’avoir soutenu la déclaration de guerre, voter le budget militaire et participé à l’Union sacrée en 1914 était une erreur. Le minimum était de se taire ou de s’abstenir. Le mieux de commencer à reconstituer les réseaux qui pourraient s’opposer à la guerre.

  3. On ne peut pas se contenter de rappeler les errements du dogme capitaliste ! Voici l’instant pour proposer la synthèse dynamique « internationalisme prolétarien & écologiste  » avec l’ intervention citoyenne partout : outils conceptuels nouveaux, entre autre incontournables: les nouveaux critères de gestion découlant de l’optique « l’humain d’abord »…

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