Relire Camus : le monde devenu silencieux, crions notre révolte

  • Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 202., dans le Monde entier. De l’avis général, ils n’y étaient pas à leur place, sortant un peu de l’ordinaire.

Dans La Peste, Albert Camus nous offre le récit d’une révolte collective qui aurait tout lieu de nous inspirer en ces temps de pandémie et de mise en quarantaine. Et si, pour les plus chanceux d’entre nous, nous nous retrouvons cadenassés entre quatre murs, la force métaphorique du roman multiplie les clés pour penser l’après. Proposition de lecture subjective.

Albert Camus fait surgir la Peste à Oran, une cité algérienne « ordinaire », « laide », « neutre ». La ville tourne le dos à la mer (lire : la liberté), ses habitants « travaillent beaucoup mais toujours pour s’enrichir », et tout s’y fait « du même air frénétique et absent ». L’auteur précise que s’il existe des villes « où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d’autre chose », ce ne serait certainement pas le cas de cette ville qui est résolument entrée dans la modernité. Fermez les yeux, on s’y croirait presque.

À mesure que l’on avance dans la lecture du récit, les points d’achoppement avec notre expérience de la pandémie se multiplient. Confrontés à la réalité crue de la Peste, les Oranais s’enferment d’abord dans le déni et vont jusqu’à faire momentanément de leur ville en quarantaine une « cité en fête ». Toute ressemblance avec les attroupements joyeux dans les parcs parisiens serait évidemment fortuite. Les atermoiements des autorités de la ville résonnent quant à eux avec les messages contradictoires d’un gouvernement qui n’a cessé d’alterner entre les « restez-chez vous ! », les « allez voter ! » et les « allez travailler ! » (quand ce n’est pas Emmanuel Macron lui- même qui nous incite à aller au théâtre quelques jours avant la fermeture des lieux publics). Faillite d’un en-même-temps présidentiel qui, à force de diluer le message, le rend inaudible et met en danger les plus précaires(1).

En rebattant les cartes de la vie collective, en s’immisçant dans l’intime de chacun et en agissant finalement comme le seul prisme au travers duquel on peut voir le monde, La Peste joue le rôle photographique du liquide révélateur. Elle braque sa lumière crue sur ce fameux « soupçon d’autre chose » jusque-là enfoui sous la couche épaisse des habitudes oranaises. En tirant les personnages de leur frénésie quotidienne pour les confronter à l’hostilité primitive du monde et au caractère machinal de leur existence, elles tend à les révéler à eux-mêmes.

Le docteur Rieux (qui de mieux qu’un médecin pour prendre le pouls du monde ?) incarne dans cette confrontation la figure de l’homme révolté qui invite chacun à se délester de toute abstraction pour l’action impérieuse : « le monde n’est pas à comprendre, il est à améliorer ». Autour de lui, plusieurs personnages viennent nourrir de leurs bonnes volontés la lutte contre la maladie, solitaires dans leur confrontation à l’absurde mais rendus solidaires par leur engagement dans la révolte. « Je me révolte, donc nous sommes ». Ensemble, ils finissent par donner corps à la devise de Guillaume d’Orange, reprise au siècle dernier par la résistance française : « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

Mais au sortir de l’épidémie, tout semble très vite revenir à la normale. Les autorités songent à élever un monument aux morts pour les victimes, et les Oranais fêtent ensemble leur liberté retrouvée. L’ordinaire reprend ses droits avec toutefois ce brin d’amertume du docteur Rieux qui, en observant la foule en liesse, conclue sa chronique des événements en rappelant que « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais ». Cependant, lorsqu’il entame la rédaction de sa chronique (sans doute longtemps après), son utilisation très euphémisante des termes « curieux événements » révèle que l’épidémie n’est désormais plus qu’un lointain souvenir rendu vaguement incongru par la distanciation du temps. La tentation la plus forte du monde, l’inertie(2), a fini par enterré le soupçon.

Pour notre part, refusons de ne voir dans la pandémie actuelle qu’une simple virgule dans la marche du monde. Si le COVID-19 nous apporte le soupçon d’autre chose, il peut constituer un moment de bascule et porter les germes d’une transformation radicale de notre société. Dans un de ses Carnets, Albert Camus confie que l’un des thèmes de La Peste, « c’est le relatif qui triomphe, ou plus exactement qui ne perd pas ». Nous tâcherons donc de le faire triompher.

Face aux différentes Pestes du néolibéralisme mortifère et de la montée des nationalismes autoritaires, qui sont toutes des absolus, les mots de Camus nous enjoignent à faire vivre le dialogue et l’amitié des hommes par notre révolte collective. Car pour chacune d’entre elles, il nous rappelle que « parce que la peste devenait ainsi le devoir de quelques-uns, elle apparut réellement pour ce qu’elle était, c’est-à-dire l’affaire de tous ».

Aujourd’hui, le Covid-19 révèle et donne donc à voir les fêlures d’un système à bout de souffle. Mais « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement.(3) » Dire non à un monde qui accroit les inégalités, attise les haines et rétrécit toujours l’horizon de nos communs, cela revient à affirmer d’un même geste un monde où grandissent l’amitié et l’émancipation de toutes et tous.

Œuvrons donc ensemble pour que jamais personne ne puisse écrire la phrase chapô de cet article. Le silence du monde est un vide que le cri de notre révolte doit combler.

Clément Ourgaud

Notes:

(1) On notera en passant que la pandémie apporte un regard nouveau et bienvenu sur l’identité des premiers de cordée.

(2) «La tentation la plus forte de l’homme est celle de l’inertie. » Albert Camus, Franchise No 3, 1946 3

(3) L’Homme révolté (1951)

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