L’union fait la farce

L’intervention du chef de l’Etat m’avait fait tressaillir. Oubliez le confinement, l’outrecuidance de son soutien aux personnels soignants, sa fausse magnanimité nous épargnant temporairement la réforme de l’assurance chômage et des retraites. C’est l’union nationale qui m’a fait bondir. Elle est de ces fétiches qui viennent vous saisir à la gorge subrepticement, en vous sommant finalement d’arrêter vos demandes, vos combats et réduisant l’opposition à une chamaillerie puérile face au grand danger qui rôde. Il y a-t-il plus insidieux que cet appel à “être à la hauteur” de l’événement ? Comme si nos luttes, nos idéaux étaient de vulgaires soubresauts dans l’écoulement naturel du monde. 

La politique est annulée, tout le monde en rang. Mais peut-on tout à coup faire confiance à ces démolisseurs de l’hôpital public ? Qui peut croire que nos dirigeants mettront de côté les intérêts qu’ils protègent pour servir in extremis l’intérêt général ? Les crises et le faux semblant de suspension dans laquelle elles nous plongent révèlent comme toujours leur éternel danger : s’en remettre à l’action providentielle des responsables. L’irresponsable d’hier qui prévoyait des stocks de gaz lacrymogène et de flashball, devient le plus responsable saint patron du système de santé, courant après les commandes de masques pour les personnels. Quel tragique dans cette comédie malsaine !   

En ces temps exceptionnels, la France cloîtrée attend que ça passe, pendant que les soignants s’activent jusqu’à l’épuisement. Pendant quelques jours, Emmanuel Macron a même feint s’être converti à l’interventionnisme et à la protection sociale. “L’Etat paiera” avait-il dit. Pour les entreprises, pour les chômeurs, les sans-abris, les plus précaires. L’Etat protège. Pas de licenciements, pas de radiations, pas d’expulsions. Ces mesures sont soudainement possibles. Celles qui nous étaient refusées en temps de paix ou plutôt de guerre sociale sont appliquées dans l’urgence. Celles qui étaient décriées comme irresponsables apparaissent comme nécessaires. Décidément, qui pouvait penser qu’une épidémie donnerait force au slogan sarkozyste du “tout devient possible” ?   

Mais, malgré l’action de Jupiter, notre gigantisme moderne apparaît comme inadapté, vulnérable voire futile dans ce combat de David contre Goliath. La Chine vient au secours de la France et l’Italie pendant que cette dernière reçoit également le soutien de Cuba et de l’armée russe ! L’Europe néolibérale, néant de solidarité brille par son absence. Nos belles sociétés si puissantes et si riches révèlent elles aussi leur vrai visage de colosses aux pieds d’argile. Qui paiera donc le prix du sang de cette arrogance dévastatrice ? 

Puisqu’une vraie France à l’arrêt ébranlerait jusqu’aux fondements économiques de notre société, le confinement ne sera donc pas pour tout le monde. Ouvriers du BTP, chauffeurs-livreurs, caissières techniciens, iront au front et conserveront leur rôle de main d’oeuvre sacrifiable de l’Histoire. En temps de guerre, n’oubliez pas de sacrifier les pauvres. En catimini, et dans le silence des médias, le Parlement a lui adopté un état d’urgence sanitaire qui fera payer le confinement à tous celles et ceux qui se croyaient soulagés en partie de leur labeur. Attaque en règle contre le droit du travail, les 35h ou les congés payés, ce texte s’assurera que les survivants rattraperont coûte que coûte les profits perdus. Notre monde vit dans une fable de La Fontaine, « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ».  Plus que jamais, l’union fait la farce.

Paul Elek

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