La Cravate, de Mathias Théry et Étienne Chaillou

« Finalement, vous pensez que je suis un connard ? ». Cette question, c’est Bastien Regnier, un militant du Front National âgé d’une vingtaine d’années, qui vous la pose dans le dernier film de Mathias Théry et Étienne Chaillou : « La Cravate ». L’ensemble des spectateurs d’un MK2 parisien serait tenté de répondre par l’affirmative. Et moi le militant résolument antifasciste, je m’interroge… comment certaines séquences du film ont-elles pu m’attendrir devant ce gaillard à qui j’aurais volontiers porté des coups en bataille rangée il a de ça quelques années.
Car pendant cette immersion de 90 minutes dans la vie d’un jeune frontiste de l’Oise, on pourrait rapidement se dire « tout y est » : des blagues fumeuses entre amis sur les Portugais aux évocations d’un passé de skinheads, en passant par l’adoption d’un blaze évoquant un suprémaciste blanc américain. Tout y serait également sur ce qu’implique une campagne politique et ses enjeux de communication. Des tractages aux collages, des réunions d’équipe jusqu’aux coulisses de l’opération de Marine Le Pen avec les salariés de Whirlpool dans l’entre-deux-tours. De « belles » images, incontestablement.
L’interrogation des réalisateurs porterait moins sur le pourquoi que le comment, par quel processus un jeune décide de s’engager au Front et d’en devenir un des cadres locaux. Pour cela, les scènes sont entrecoupées de séances post présidentielles où Bastien est tranquillement sur un fauteuil face caméra, invité à répondre sur la justesse du scénario mis sous ses yeux par les réalisateurs. Un travail remarquable, un retour réflexif où chacun cherche à comprendre, à expliquer les raisons profondes de son engagement, de ses changements d’orientation politique ainsi que de ses espoirs déçus. Si la mise en scène et le rythme y sont plus agréables qu’un bon bouquin de sociologie politique, on n’y apprendra pas forcément beaucoup plus sur les conséquences du sinistre industriel dans la région amenant à la peur du déclassement, ou sur le recul de l’État engendrant exclusion sociale et ressentiments. Évidemment, certains axes sont parfois discutables. On s’étonnera de quelques zones d’ombre dans le récit biographique (compagne, famille…) et on aurait sans doute aimé voir plus de la vie quotidienne de Bastien, pour éviter une narration parfois surplombante. Mais la volonté de mettre en valeur la parole du premier concerné est là, et c’est celle qui nous intéresse.
Un œil naïvement parisien pourra découvrir ce que représente la violence des codes de la petite bourgeoisie intramuros, car au Front comme ailleurs, guerre de petits chefs et compétition sont de mise pour faire partie de la cour des responsables nationaux. Violence face à laquelle Bastien se confronte en essayant de se hisser dans les arcanes du pouvoir, et contre laquelle le port d’une cravate ne suffira pas. Une nouvelle bataille pour s’intégrer, qu’il perdra une fois de plus. À plusieurs de ces moments, on peut aisément se laisser attendrir par une certaine sincérité populaire. Cette authenticité qui témoigne de l’appartenance à un milieu qu’on devine moins favorisé et qui résonne dans les réactions de Bastien à son propre parcours.
Au-delà du pourquoi et du comment le FN attire cette jeunesse, le film ne prétend pas répondre sur comment combattre ses idées. Car cette sincérité populaire mise en avant n’est pas une simple faiblesse d’esprit à laquelle une posture moralisatrice pourrait répondre. La trajectoire de Bastien n’est pas celle d’un facho à visage humain, d’un idiot qu’il faudrait guider pour qu’il retrouve le droit chemin. Ses réflexions sont politiques et le nier nous empêcherait de trouver les armes adéquates pour le combattre. Une erreur dans laquelle tombe encore François Hollande aujourd’hui, en réagissant lors d’une avant-première, prétendant qu’une simple attention particulière aux gens dont les repères sont brouillés permettrait de battre en brèche la progression du Front. En réalité, en plus d’une réaffirmation des valeurs humanistes que cette gauche a écarté bien vite en arrivant au pouvoir, c’est une bataille entre projets politiques opposés qu’il nous faut mener.

Théo

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