Clémentine Autain a lu Pardon d’Eve Ensler

Eve Ensler est mondialement connue pour Les Monologues du vagin qui ont fait un ravage d’humour et de gravité, mêlant l’intime et le politique. L’écrivaine américaine vient de publier un texte fracassant sur le viol. C’est la lettre d’excuses qu’elle aurait aimé que son père, son agresseur, lui adresse. Eve Ensler imagine ce qu’il aurait pu écrire s’il avait eu le courage de la lucidité et du pardon. Au fil de cette lettre, nous entrons dans l’histoire d’une petite fille qui, dès l’âge de cinq ans, fait face à un père incestueux. Repenti, l’homme nous emmène au cœur du processus d’endoctrinement et de soumission. On découvre l’enfer de cette jeune fille qui s’étiole, déprime, se fait du mal. Lui ne se remet pas en question et déteste violemment celle qui exprime peu à peu de la colère, celle qui cherche à lui échapper, celle qui menace de révéler « l’Homme Ombre », cette part cachée de lui-même. « En fait, je te reprochais, chaque fois, de m’avoir provoqué, et j’étais sincèrement convaincu que c’était toi la responsable de mon attitude », écrit le père dans un élan de regrets, assumant le mécanisme d’inversion de la culpabilité. Dans cette lettre fictionnelle, il en vient à reconnaître le désastre engendré : « Tu vivais dans une angoisse et un effroi permanents, et ces émotions ont fini par devenir les ingrédients névrotiques de ton caractère (…) Ce niveau de stress extrême t’a rendu impossible de réfléchir, d’étudier, de jouer, de rêver, d’apprendre, de te concentrer ou de te rappeler quoi que ce soit ».

Ce texte est un magnifique témoignage de ce que fait et ce qu’est le viol. Eve Ensler interroge à juste titre : Qu’est-ce que le viol « sinon l’exercice de pouvoir brute ? C’est une énorme erreur que de le confondre avec le sexe. Il s’agit d’un spasme de rage, d’une invasion violente, d’un désir de dominer et de détruire ». Eve Ensler fait dire à son père : « Je t’ai transformée en masochiste ». Le récit est implacable, d’une justesse et d’une finesse bouleversantes, qui résonne avec force à l’heure de #MeToo. Comme l’écrit Naomi Klein, c’est un « texte hors du commun. Personne n’en sortira indemne. »

Clémentine Autain

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :