Le temps du paysage, Jacques Rancière

Dans son dernier ouvrage, Jacques Rancière poursuit un travail de réflexion entamé avec Aisthesis. Scènes du régime esthéthique de l’art, paru en 2011. Ce nouvel ouvrage, Le temps du paysage, discute de “la naissance de l’esthétique, entendue non comme discipline particulière mais comme régime de la perception de l’art”. Un phénomène qu’il situe comme contemporain de la Révolution Française, cette dernière devant s’entendre non comme une suite d’événements politiques qui marqueront l’Histoire mais “comme une révolution dans l’idée même de ce qui assemble une communauté humaine”.

C’est au travers de la découverte des débats sur les enjeux de l’art du jardin et de l’art pittoresque que l’auteur nous offre à voir la bataille qui se joue au XVIIIème siècle sur “l’expérience sensible”. L’art du jardin, que rappellent les rectilignes dessins de Le Nôtre à Versailles ou le jardin anglais aux lignes fuyantes, peut-il être érigé au rang “d’art libéral” ? Est-il plutôt à classer du côté des arts mécaniques, orientés vers la production d’une utilité matérielle et pratique ? Que se joue-t-il dans la transformation du concept de nature d’“ensemble de l’univers” (telle qu’elle est définie dans le Dictionnaire de l’Académie) en une nature artiste “qui ne fait pas de l’art” telle que la conçoivent certains amateurs du pittoresque ? 

Pour Jacques Rancière, ce changement c’est le passage d’une conception générale de la nature comme “ordre des choses” et qui fait écho dans l’art à l’imitation de la nature humaine décrite par les poètes et les peintres, à une notion où la nature va coïncider avec le paysage, c’est-à-dire dans l’acception première que l’on en possède aujourd’hui, les forêts, les champs, les montagnes, ou finalement les sujets de l’art pittoresque. Ce nouveau sens de nature va recouvrir  la signification du mot “naturel”, c’est-à-dire, ce qui s’oppose au produit de la volonté humaine, à l’art. Le paysage n’est plus conçu alors comme décor de la mise en scène d’une nature humaine mais vient questionner des critères du beau ou du sublime. Dans cette transformation, c’est la nature elle-même qui devient artiste, et qui vient dicter ce qui ordonne les parties et le tout, redéfinissant l’expérience du sensible. Dans cette tension entre art et nature réconciliés dans leurs attributs paradoxaux se crée un renouveau esthétique. 

Finalement, le paysage s’inscrit dans ce que Jacques Rancière appelle une redéfinition du sensible, soit un“système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives.”. De ce fait, il en devient politique car “l’apparence n’est pas le contraire ou le masque de la réalité. Elle est ce qui ouvre ou ferme accès à la réalité d’un monde commun”. Jacques Rancière le montre dans cet essai en ironisant par exemple sur les transformations que les propriétaires font subir à leur jardin ou aux paysages pour effacer la vision des paysans de leurs terres. Car c’est en devenant un ensemble de terre, d’eau et de jeux de lumières, et une artiste qui distribue les relations des parties au tout que la nature comme paysage peut finalement offrir une représentation de l’ordre social.

Paul Elek

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