Une écologie décoloniale

Décoloniser l’écologie et, dans le même temps, écologiser la perspective décoloniale : voilà le défi que se propose de relever Malcolm Ferdinand dans un livre, Une écologie décoloniale, rendu nécessaire par la séparation entre histoire environnementale et histoire de l’esclavage.

En effet, ce qu’il nomme l’environnementalisme, prend en compte la domination des humains sur la Nature sans prendre en compte la domination entre les humains, c’est-à-dire les dominations à la fois de classe, de race et de genre. Si, comme le note Malcolm Ferdinand, certaines tentatives théoriques ont mis en avant ces deux dimensions, notamment l’écoféminisme, les manques théoriques dans la prise en compte de la question coloniale le conduisent à proposer une nouvelle manière d’appréhender l’écologie, qui ne puisse être dissocier de l’exploitation des humains.

Pour y remédier, Malcolm Ferdinand propose, à partir d’une enquête empirique sur les rapports au monde développés dans les Caraïbes, un récit passionnant des liens entre la destruction des corps humains et la destruction des mondes, par l’anéantissement des non-humains qui les composent. Parmi ces stratégies, l’usage du chlorodécone, pendant plusieurs décennies, sur les sols Antillais, est l’un des plus emblématiques. Au-delà des graves dangers pour la santé qui ont été prouvés, son emploi a également conduit les terres à devenir inutilisables, si ce n’est pour les bananes d’exportation, qui ne sont pas contaminées par le poison. Les populations vivant dans ces territoires, et de ces territoires, se trouvent donc dépossédées de leurs propres terres, qui ne peut plus constituer le fondement de leurs mondes. Le « Plantationocène » – terme que l’auteur préfère à celui d’Anthropocène – se traduit donc à la fois par un saccage des sols et une hiérarchie raciale, qui permet à l’auteur d’usité également le terme de Negrocène. Grâce à ce récit riche, Malcolm Ferdinand permet donc de dévoiler l’habiter colonial dans sa complexité et sa totalité.

Puissant par son fond, son livre ne l’est pas moins par sa forme : déployant son propos à travers une métaphore navale, Malcolm Ferdinand montre les apories des discours du Navire Terre – qui conduit inexorablement à rétablir la frontière entre ceux qui sont à bord et ceux qui n’y sont pas, et nous fait voguer entre les concepts d’« Arche de Noé », de « politique de l’embarquement » ou de « tempête moderne ». Parce que réinventer la manière de penser l’écologie passe également par la réinvention des formes du récit, son livre peut a priori sembler obscur, mais finit par nous emporter par son renouvellement du discours sociologique et philosophique classique.

A travers son ouvrage qui ouvre un chantier politique et théorique au combien important, Malcolm Ferdinand nous offre donc les prémisses d’une perspective résolument écologiste et décoloniale, en redonnant vie à des savoirs et des pratiques qui furent niées par la politique de la cale, politique qui a conduit et qui conduit toujours à assigner des corps, malléables à merci, à des conditions infernales – et à vivre, faut-il le noter, en dessous du niveau de la mer. Le navire négrier est en effet un concentré de monde.

Karine Ravenet

 

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