Le bal des Tartuffes

“Par de pareils objets les âmes sont blessées, – Et cela fait venir de coupables pensées” * voilà la pensée fulgurante qui a traversé les esprits lorsque Benjamin Griveaux, cible de l’étalage de sa vie intime sur les réseaux sociaux, a jeté l’éponge dans sa course municipale parisienne. Le désormais déchu n’a commis aucun crime mais le voilà maintenant, deux fois victime ! D’abord, d’un sinistre personnage, artiste russe dont la retentissante pratique ne semble ici que se constituer juge et bourreau d’un parfait innocent. Ensuite, d’une société où la pudibonderie hypocrite juge que l’adultère et l’exposition du corps ne siéent pas à l’éthos nécessaire pour porter de hautes fonctions.

L’inimitié résolue que nous portons à ce pilier de la macronie ne nous empêche pas de regretter que s’efface la politique où commence la violation de la vie privée. Si la protection de ses proches fut le réflexe évident et humain de l’ancien porte-parole élyséen, difficile de ne pas constater avec Dorine que la chair sur nos sens fait grande impression* ! Peut-on imaginer avoir un maire dont le sexe serait aussi public que sa carrière ? Grand bien lui fasse, Benjamin Griveaux est un homme car imaginez qu’il eût été une femme et la déflagration en aurait été d’autant plus détestable. Il échappera ainsi à la salve de violence dévolue aujourd’hui aux femmes, victimes comme lui, de revanche à caractère sexuel. Au coeur de cette impudique histoire, se reconnaît le syndrôme de l’hypocrisie rampante que tisse au jour le jour le goût de l’esclandre et du spectacle de nos sociétés connectées.

Derrière l’outrage légitime et les discours sur les dangers encourus par notre démocratie et ses artisans, combien de sujets bien plus pernicieux ne feront pas les gros titres ? Technologies orwelliennes de surveillance et reconnaissance faciale, fichage policier, enquêtes des services sociaux et traques des “fraudeurs”, marchandisation des données personnelles, en vérité, les attaques contre nos vies privées pullulent dans l’indifférence des commentateurs attitrés. Le bal traditionnel des Tartuffes et autres précepteurs moraux s’est ainsi élancé.

Pour à tous expliquer, ce qu’il faudrait penser,
D’un triste homme blessé, vous entendrez parler,
mais sur vos vies privées, le secret sera gardé.
Comme il en est coutume, et pour notre infortune,
l’émoi sera convié, pour mieux vous aveugler.
Le bruit et la fureur troublent ainsi aisément
De la mort de nos libertés le triste avancement.
Couvrez donc cette affaire que je ne saurais voir,
par de pareilles palabres les ânes sont touchés,
et cela rend masqués de terribles méfaits.

Paul Elek 

* Extraits de l’acte III de la pièce Tartuffe 

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