Nous autres, Eugène Zamiatine

Nous autres d’Eugène Zamiatine est une réminiscence pour qui a connu la découverte d’Orwell et d’Huxley en phase de conscientisation politique. Il est de ces livres qui vous sonnent comme une claque intellectuelle vous ramène à vos premières consciences, comme un premier Chomsky. De ces romans que l’on a envie de conseiller à tous ceux dont l’on souhaite l’éveil ou le réveil, tant il vous pousse à reprendre les armes rhétoriques dans la bataille pour le sens de la liberté.

Où ce roman interroge ? S’il dénonçait au début du XXème siècle les dérives de régimes totalitaires parmi lesquels Zamiatine critiquait la révolution d’Octobre, tant de signes nous poussent aujourd’hui à y reconnaître les pendants d’un autre autoritarisme, se parant des atours du libéralisme. Pourtant, nous sautons à pieds joints dans la contradiction de l’absence de choix et donc d’une forme relativement nouvelle d’asservissement.

« Vive l’État unique. Vive les numéros. Vive le Bienfaiteur ! »

Bien avant Orwell, E. Zamiatine pense la société unique, l’harmonie totale des êtres humains tendus unanimement vers un projet de société parfait. Les individus devenus codes, chiffrés et classifiés, mis au travail sur la base de mesures mathématiques et de rentabilités statistiques, peuvent se libérer de toute déperdition d’énergie sentimentale. A quel prix ?

L’individu D-503 devient partie du tout, il prend sa part et répond à ses obligations. Tout est fait pour le décharger du poids mental de la réflexion et du libre arbitre. Nul besoin de s’interroger sur ses envies ou ses ressentiments, puisque l’État et le Bienfaiteur s’en occupent. L’amour s’organise par codes : ces rapports n’ont pas d’autre vocation qu’une occupation agréable sans le moindre lien d’affection. Le système se charge d’organiser la procréation nécessaire et souhaitable pour l’Etat unique.

La frustration n’existe plus, l’envie non plus. Les sentiments mêmes deviennent maladie et se guérissent car rien de mathématique ne témoigne de leur intérêt, il est logique de les éradiquer :

« Après avoir vécu la Faim (ce qui, algébriquement, nous assure la totalité des bien physiques), l’État Unique mena une campagne contre l’autre souverain du monde, contre l’Amour. Cet élément fut enfin vaincu, c’est-à-dire qu’il fut organisé, mathématisé, et il y a environ neuf cent ans, notre « Lex Sexualis » fut proclamée : « N’importe quel numéro a le droit d’utiliser n’importe quel autre numéro à des fins sexuelles ».

« Les anciens pratiquaient le vote secret. Pourquoi tout ce mystère ? »

L’échelle de valeurs perd son sens. Où les murs sont de verre la transparence oblige. Alors en rentrant chez lui, au moment de l’Heure Personnelle – cet ersatz de temps libre et de libertés – D-503 peut vaquer aux occupations des autres. Parce qu’il est observé par ses voisins, il se doit d’être disponible quand il est contacté pour prendre part à des distractions qu’il ne peut refuser. Il n’est pas question de contraindre le plaisir des autres, fusse-t-il nécessaire pour cela de faire abstraction totale de soi.

« Nous n’avons rien à cacher, nous n’avons honte de rien. C’est pourquoi nous fêtons les élections loyalement et en plein jour. Je vois les autres voter pour le Bienfaiteur et ceux-ci me voient également. Pourrait-il en être autrement puisque « tous » et « moi » formons un seul « Nous » ? »

Dans Nous autres, nous pouvons questionner le système sacrificiel qui consiste en une abnégation sans faille de l’ensemble des numéros de la chaine qui tous ensemble œuvrent à la construction d’une machine humblement nommée « l’Intégrale ». Pour autant, ces instincts éteints qui laissent place à l’œuvre d’un système uniquement tourné vers l’efficacité, l’utilité et l’absence d’éléments perturbateurs de quotidien nous obligent au minimum d’introspection.

« C’est extraordinaire que l’on ne puisse trouver un moyen de guérir cette maladie du rêve ou de la rendre raisonnable et, peut-être même, utile. »

La notion du commun n’est pas celle de l’unique, le libéralisme n’est pas la liberté, la transparence démocratique n’est pas l’intrusion ou la surveillance. Livre à lire à l’aune des évolutions managériales et technologiques qui semblent à certains offrir tant de bienveillants progrès pour un marché unique.

Notes

1920 : Nous autres – Zamiatine

1932 : Le meilleur des mondes – Huxley

1949 : 1984 – Orwell

Pour une analyse du contexte historique sur la publication d’Eugène Zamiatine : https://www.franceculture.fr/litterature/nous-autres-le-roman-qui-a-inspire-1984-dorwell

Roxanne Deglas

3 réponses

  1. Marco Candore dit :

    … et pas un mot sur l’origine historique de ce magnifique livre, une critique cinglante et profonde, politique, poétique et philosophique (de même que 1984), du totalitarisme d’inspiration léniniste !
    « Le libéralisme n’est pas la liberté », certes, mais que dire du modèle bolchévique et de ses avatars…
    Zamiatine et Orwell s’attaquent non pas au libéralisme mais au socialisme bureaucratique et étatiste.
    Quant à l’idéologie de la transparence… je ne vois pas en quoi elle pourrait être autre chose que la surveillance autogérée… comme quoi, la gauche, c’est encore et toujours la gauche de la droite, la gauche du Capital.
    Cordialement (quand même)

  2. Pillet dit :

    Marco, votre réponse brille mais elle est creuse, peut-être avez vous lu ces livres trop vite, ou il y a très longtemps ?
    Si ces romans ont peut-être été inspirés par le « socialisme réel » de Staline, comment ne pas voir qu’ils s’appliquent si bien à la société ultra-libérale d’aujourd’hui.
    Peut-être voyez vous l’histoire de la Russie Bolchevique de trop loin pour ne pas distinguer de différences entre stalinisme et lenimisme.
    Peut-être voyez vous la gauche de trop près en ignorant 36 et la courte période d’après guerre.
    Très cordialement

    • Marco Candore dit :

      Merci d’avoir pris le temps de me répondre, il faudrait beaucoup de temps et de place pour développer.
      Je sais faire la différence entre Lénine et Staline, merci ! Et oui bien sûr il y a plus que troublantes similitudes avec le totalitarisme néolibéral et néofasciste qui vient (notamment le Novlangue // discours et méthodes du néo-management etc…). Il n’empêche que ne pas signaler l’origine historique dans laquelle ces deux bouquins ont été écrits est à mon sens, au mieux une bévue, au pire une omission qui confine à la faute politique. Quant à la gauche, de 36 ou de 45, de qui et de quoi parle-t-on ? du PCF ? ce parti n’était déjà plus celui de Souvarine ou de Marcel Body (que j’ai eu la chance de rencontrer…), il avait déjà fait son tournant stalinien. Nous sommes aujourd’hui tellement pris par la catastrophe capitaliste qu’une sorte de nostalgie en fait regretter à certains la période Marchais… et pour le stalinisme, il n’est tout de même pas sorti de nulle part ! le modèle léniniste l’a véritablement enfanté. Il faut tout réinventer (ce qui ne veut pas dire que la page est vierge, au contraire, elle est sur-saturée, et hélas de beaucoup de trahisons et d’horreurs…).
      bonne journée

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