L’Opéra en grève !

La mobilisation contre le projet de réforme des retraites voit se créer des solidarités inédites : aux corps constitués et traditionnellement en pointe dans les manifestations, s’agrègent d’autres catégories et métiers, et s’inventent de nouvelles formes de contestation. Ainsi de l’Opéra de Paris dont le régime spécial ô combien justifié – comme la plupart des autres régimes spéciaux –, est menacé par la perspective assassine du gouvernement pour nos retraites.

Avec leur caisse de retraite autonome, l’une des plus vieilles du monde créée à la fin du XVIIè siècle, l’Opéra de Paris et ses multiples métiers, ses plus de deux mille salariés et son rayonnement international, est entré en grève dès les premiers instants de la mobilisation en décembre. Les danseurs et les danseuses, à l’instar de leurs prédécesseurs en 1968, ont ainsi renoncé à la scène pour enfiler les habits de la lutte et défiler dans les rues de Paris aux côtés des cheminots, des personnels de santé et des professeurs.

Mais ils n’ont pas pour autant rangé au placard leurs chaussons, leurs collants et leurs tutus. Malgré le froid de décembre, les danseurs et les danseuses sont sortis dans leur habit de travail les mardis et les jeudis de mobilisation. Mieux : un groupe d’une trentaine de danseuses ont même donné gratuitement et en plein air, sur le perron du Palais Garnier, une représentation d’un extrait du Lac des Cygnes de Rodolf Noureev, le 24 décembre dernier, veille de Noël, en milieu d’après-midi.

Devant de grandes banderoles « L’Opéra de Paris en grève » et « La culture en danger », dans un de ces rares moments qui forcent les larmes autant que le poing levé, les danseuses sont sorties de l’intérieur du bâtiment dans leurs costumes de cygnes blancs, ayant simplement troqué le traditionnel juste-au-corps ivoire contre un col roulé de la même couleur. La détermination sourde de ses danseuses, unies dans une même révolte contre un ordre établi qui veut laminer leur outil de travail, était palpable pour tous les spectateurs – et pour tous ceux qui, en France comme à travers le monde, ont pu voir les images de ce moment.

Ce que demande les salariés de l’Opéra de Paris est simple : que l’on prenne en considération la spécificité de leur travail. La perspective de travailler jusqu’à plus de 60 ans est totalement inenvisageable pour eux, dont les corps commencent déjà à s’affaiblir à l’approche de la quarantaine… Tant pour eux-mêmes que pour le public, le prolongement de leur carrière n’est absolument pas souhaitable – ni même possible. Depuis que l’idée de régime universel a été mise sur le tapis, les délégués syndicaux s’acharnent ainsi à obtenir des réponses de la part du Ministère de la Culture… qui ne leur en donne absolument aucune.

Leur ministre de tutelle, Franck Riester, fait ainsi peine à voir lorsqu’il ne fait que répéter qu’il est déterminé à trouver des solutions dans les semaines ou dans les mois à venir. Cette impréparation pathétique qui ne fait que souligner le caractère profondément amateur d’une réforme qui se veut pragmatique mais qui est surtout purement idéologique fout en rogne les danseurs et les danseuses qui craignent, à juste titre, pour leur outil de travail, de partage et de culture. Il ne nous reste ainsi plus qu’à souhaiter que l’Opéra de Paris continue d’abreuver la lutte de son grand art, qu’il fasse danser les manifs et chanter les révoltes. Parce que Giselle, Eugène Onéguine ou Casse-Noisette le poing levé, ça a de la gueule.

Lola-Valérie Buissard

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