Clémentine Autain a lu le Consentement de Vanessa Springora

C’est un récit qui fera date. Le témoignage littéraire de Vanessa Springora, qui s’inscrit dans la temporalité de la vague #MeToo, suscite un choc. Il permet de comprendre comment un homme de cinquante ans peut manipuler et violer une jeune fille de 14 ans. Il nous emmène au cœur d’une entreprise de domination, de chosification. Il interroge la notion même de consentement dès lors qu’il s’agit d’une enfant n’ayant pas les moyens d’éclairer son choix face à un homme mur qui possède une force supérieure d’argumentation et une autorité évidente. Il donne à voir l’ampleur du désastre psychologique qui s’ensuit. 

La chaîne des manquements sociaux est criante tout au long de la lecture. Nous sommes dans les années 1980, à Paris, et la non-assistance à personne en danger est aussi saisissante qu’hallucinante. Un père absent, une mère qui se laisse rapidement convaincre du bienfondé de la relation, un personnel hospitalier qui ne voit rien, des amis qui ne s’alertent pas, des policiers qui ne prêtent aucun crédit aux lettres de dénonciation… Et Vanessa Springora sombre doucement mais sûrement. 

La déferlante que suscite ce récit tient pour une large part au profil dudit pédocriminel. Un auteur connu et reconnu, une figure de Saint-Germain-des-Prés : Gabriel Matzneff. Son attirance pour les enfants n’avait rien de secret. Il a publié ses carnets intimes relatant ses relations et assumé publiquement son attrait pour les moins de seize ans, louant leur « gentillesse » et « leurs petits culs » qu’il avait sodomisé. Qu’il ait eu des relations tarifées avec des petits garçons en Asie était également su. Autant de faits interdits par la loi mais qui n’ont pas empêché les prix littéraires et les pétitions de soutien. Françoise Dolto, Gilles Deleuze, Philippe Sollers ou encore Simone de Beauvoir sont venus à sa rescousse, s’érigeant contre un prétendu ordre moral qui voudrait empêcher les relations sexuelles entre enfants et adultes. Autre temps…. Autre lieu aussi, peut-être, puisque seule une journaliste et romancière québécoise, Denise Bombardier, l’avait vertement mis en cause sur un plateau d’Apostrophe en 1990. Sans succès et sans suite.

Il aura donc fallu trente ans à Vanessa Springora pour oser, pour parler, pour dénoncer publiquement. Et être entendue. A l’heure de #balancetonporc, la tonalité générale s’affirme de son côté. Pour autant, la réception du livre n’est pas aussi facile que l’on aurait pu l’espérer. Gabriel Matzneff, dans un élan d’une perversité inouïe, a rendu publique une lettre de la jeune femme pour se défendre. Par ailleurs, des commentaires journalistiques laissent un goût amer, de dégoût voire de révolte. Un exemple parmi d’autres : pour Nice Matin, « l’écrivain Gabriel Matzneff répond au livre accusateur d’une de ses conquêtes ». Les mots ne sont pas toujours à leur place, et c’est violent, blessant, inquiétant.

Le Consentement est livre pudique mais d’une grande force. Il est court mais l’essentiel est là. Je me souviens d’un seul autre récit de victime d’un pédocriminel, celui de Margaux Fragoso, « Tigre, Tigre », publié en France en 2012 chez Flammarion. C’était avant que la vague #MeToo nous ouvre les yeux. Comme le témoignage d’Adèle Haenel, celui de Vanessa Springora est un acte de courage salvateur pour toutes les victimes et pour l’humanisation de notre société. 

Clémentine Autain

 

3 réponses

  1. schmidt Paquito dit :

    Christiane Bombardier / Denise Bombardier

  2. […] Milène, Sonia, Cristina, Lylou, Lyonel, Antigone, Koryfée, Sandrine, Julie, Joëlle, Le fil des communs, Ma voix au chapitre, Des plumes et des pinceaux, Les liseuses, DMPVD, Et si l’on parlait […]

  3. […] Ô grimoire, Et si l’on parlait de vous, Lyonel Kaufmann blogue, Ma voix au chapitre, Le fil des communs, Emi lit, Derrière mes binocles, Le club de lecture, Le kilométre manquant, Mes p’tits lus, […]

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