Retraites : finance et concurrence ou solidarité et durabilité

Quinze jours après le début des grèves, alors même qu’il devient évident que la situation risque de perdurer jusqu’aux fêtes de fin d’année, voire au-delà, toutes les organisations syndicales sont désormais dans la rue contre la réforme des retraites. Et elles sont toujours soutenues par  la très grande majorité de l’opinion. Le rejet est tellement massif que tout le monde a en tête le mouvement de 1995 et le retrait du plan Juppé. Mais le gouvernement s’entête. Edouard Philippe se croit plus fort que son ancien mentor et Macron continue de se prendre pour Jupiter. Réussir à diviser le mouvement, c’est leur tactique depuis le début : opposer le régime général aux régimes spéciaux, les plus jeunes qui payeraient plein pot aux plus âgés qui seraient plus ou moins exemptés, faire croire qu’il y aurait des « gagnants » (les femmes, les agriculteurs), etc. 

Mais ça ne marche pas. Ce que le Président de la République et le chef du gouvernement, du haut de leur arrogance et de leur mépris pour le peuple ne peuvent accepter, c’est que le peuple à parfaitement compris l’objectif de cette réforme : faire baisser les retraites, comme la réforme de l’assurance chômage a conduit à une baisse des prestations chômage. C’est le fond de l’affaire, E. Macron et E. Philippe le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes : les retraites ne devront pas dépasser le niveau actuel de 14% du PIB alors que la proportion de retraités augmentera. Tout le reste est habillage.

Contrairement aux multiples incantations du Gouvernement, il n’y a pas d’urgence budgétaire à réformer : notre système de retraite à des réserves, il peut s’en servir pour traverses la prochaine décennie sans difficulté ! Il en est de même pour notre système économique où les exonérations de ce que certains nomment les « charges patronales » au lieu des « cotisations patronales » sont devenues une façon de construire une compétitivité factice de nos entreprises, utilisée pour favoriser la rémunération des actionnaires plutôt que celle des travailleurs et des retraités.

« L’universalité » du système proposé : ce beau principe brandit par le Gouvernement n’est qu’un leurre. Il se révèle infiniment injuste dès lors qu’il s’applique à des situations complètement différentes. Comment parler d’égalité quand l’espérance de vie en bonne santé d’un cadre est de 10 ans supérieure à celle des ouvriers ?

Si notre système doit être réformé c’est justement pour mieux prendre en compte la réalité des situations de travail : pénibilité, égalité salariale entre les femmes et les hommes, temps partiels subis, raréfaction du travail là où les robots remplacent les travailleurs … tels devraient être les axes d’une réforme juste et porteuse d’avenir pour notre société.

Ces derniers jours, avec l’entrée dans le mouvement de la CFDT qui en a fait son principal cheval de bataille, le débat se polarise sur « l’âge-pivot » c’est-à-dire sur le report du droit à pension complète à 64 ans. Vraie question, à n’en pas douter, puisque cela revient à proposer aux futurs retraités la « liberté » de choisir entre la peste et le choléra : travailler (ou être au chômage) 2 ans de plus, ou voir baisser sa pension.

Les travailleuses et les travailleurs ne se laisseront pas abuser : comme toutes les réformes précédentes prévoyant l’allongement des durées de cotisation, elle ne permettrait pas aux seniors, largement exclus du marché de l’emploi (ils passent deux fois plus de temps que la moyenne au chômage et en arrêt maladie) de travailler plus longtemps, mais elle entraînerait la baisse des pensions et mettrait définitivement fin au système de solidarité qu’organise encore un peu aujourd’hui le calcul sur les 25 meilleures années qui permet de compenser les débuts de carrière difficiles, ou les mauvaises périodes. Et elle renverrait chacun, de façon individualiste, à compter son petit tas de points sans avoir à se préoccuper des autres.

Les citoyen.nes qui soutiennent le mouvement l’ont bien compris, cette réforme symbolise la logique du Gouvernement : individualisme et productivisme au profit d’un libéralisme débridé. Indexer les pensions sur la croissance alors que la planète brûle et que les espèces disparaissent, inciter chacun à compter ses points de retraite seul dans son coin en espérant en cumuler plus que son voisin, au détriment de l’un des derniers leviers d’égalité, le calcul sur les 25 meilleures années. Ce sont autant de marqueurs que les français.es savent déchiffrer et qui vont à l’encontre de leurs principales préoccupations !

En descendant dans la rue, en se mettant en grève ou en soutenant le mouvement, ce sont les citoyen.nes d’aujourd’hui, n’en déplaisent à Edouard Philippe, qui défendent les principes d’égalité et de solidarité qui avaient inspiré le Conseil National de la Résistance. Et ce sont les assurances, les banques et le patronat, avec les commis qu’ils ont installés à la tête de l’État, qui se pourlèchent les babines à l’idée que la baisse des pensions poussera celles et ceux qui en auront les moyens à passer sous les fourches caudines de la retraite par capitalisation. Derrière la question du sort des retraites, l’enjeu de la grande bataille qui se livre aujourd’hui est donc celle d’une conception de la société : financière et concurrentielle ou solidaire et durable.

Patrice Cohen-Seat et Marie Luchi

Une réponse

  1. jacques Bonnet dit :

    Et pourquoi pas pousser le bouchon de la « solidarité » ( un des habits langagiers de la notion de base républicaine de  » l’ égalité  » ) un peu plus loin : jusqu’ à proposer , pour le temps de la retraite , de couper avec les inégalités de revenu accumulées pendant la vie professionnelle , à la faveur des mille roueries du management capitaliste du  » travail » , en assurant enfin à chacun et chacune un socle identique de sécurité économique par l’ attribution d’ un montant identique … de 2000 euros mensuels , par ex , comme assure que c’ est tout-à-fait réalisable un petit groupe d’ étude de militants du syndicat SUD d’ EDF qui vient de plancher sur un tel projet ( si j’ en crois Le Média) ?
    Ca décoiffe ? Fort bien , car il serait temps de sortir d’ un certain ronron paresseux du mode de pensée ambiant , qui entretient l’ idéologie du mérite et de la hiérarchisation des droits à bénéficier de la richesse collective comme une fatalité transcendantale !
    Après , qu’on y voie l’expérimentation à grande échelle d’ un revenu d’ existence ou d’ un salaire à vie … c’ est un autre débat , qui ne manquerait pas d’ouvrir des perspectives nouvelles fort utiles en temps de mutation!

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