Les Misérables de Ladj Ly

Une bavure policière, un court-métrage et un film qui reçoit le prix du jury à Cannes, l’entrée de Ladj Ly dans le cinéma français a été fracassante. Cet observateur des violences policières dans les quartiers livre avec son film un récit édifiant d’une réalité sociale trop longtemps restée banale et abordée maintes fois au moyen d’histoires stéréotypées. Ce passionné de documentaire propose d’abord une immersion, comme il le dit lui-même dans certaines interviews. “Le film commence au bout de 50 minutes” car, au premier abord, le scénario nous plonge en banlieue, lieu de beaucoup de fantasmes et de discours de la scène politique au point de vivre une réalité virtuelle presque autonome de la réalité dans la tête de beaucoup de Français-es. C’est en suivant une brigade de la BAC (brigade anti-criminalité) que l’on sillonne la vie à Montfermeil.

Depuis que Victor Hugo s’est inspiré de la ville pour écrire certains passages des Misérables, tout a changé ou presque. La misère y explique encore beaucoup des ressorts du social. C’est ce dont le film rend compte : la banlieue comme un lieu bouillonnant de vitalité, une jeunesse aux opportunités restreintes rappelés à l’ordre par une chape de plomb qui rôde à tout instant. Le film de Ladj Ly puise sa force dans sa capacité à éviter les pièges que constitueraient pour son histoire les prises de positions morales, les lieux communs ou les caricatures mille fois mises en scène. Le rendu est brutalement vrai, et mis en évidence pour faire réagir le téléspectateur sans le prendre par la main. Faire du coeur de son film une bavure policière était d’autant plus audacieux qu’il érige la brigade policière en question comme l’actrice centrale du déroulé. Flics ou pas flics, les personnages sont poignants, creusés, idéaux-typiques mais jamais clichés. Les hommages au chef-d’oeuvre de Victor Hugo sont nombreux à qui sait apporter son attention aux détails. 

Quant au message politique, simple et limpide, il n’est délivré que par la vision des faits. Dans cette fiction qui n’a rien à envier au documentaire, pas d’artifices ou de solutions toutes faites. Pas de justice, pas de paix. Une justice qui passe par l’image, à en croire l’omniprésence de la vidéo comme outil, comme arme pour reprendre les propos de Ladj Ly. Reste à savoir quelle justice pour ces quartiers où toutes les figures qui font autorité semblent s’arranger avec la légalité ou le statu quo actuel semble profiter à plus d’un. Finalement le film est bien plus que l’histoire de la violence d’une brigade policière, il est celui de la violence d’une société qui s’évertue à ne rien voir de ce territoire, pour ne pas être coupable.

Paul Elek

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