La haine de la démocratie, Jacques Rancière

Le texte ci-dessous est un extrait du livre La haine de la démocratie de Jacques Rancière.

« Le crime démocratique contre l’ordre de la filiation humaine est d’abord le crime politique, c’est-à-dire simplement l’organisation d’une communauté humaine sans lien avec Dieu le père.

À la démocratie, Platon fait deux reproches. Elle est le règne de la loi abstraite, opposée à la sollicitude du médecin ou du pasteur. Les lois de la démocratie prétendent valoir pour tous les cas. Sous le citoyen universel de la constitution démocratique, il nous faut reconnaître l’homme réel, c’est-à-dire l’individu égoïste de la société démocratique.
La loi démocratique n’est ainsi pour lui que le bon plaisir du peuple, l’expression de la liberté d’individus qui ont pour seule loi les variations de leur humeur et de leur plaisir, indifférentes à tout ordre collectif.

Elle n’est pas seulement le règne des individus faisant tout à leur guise. Elle est proprement le renversement de toutes les relations qui structurent la société humaine : les gouvernants ont l’air de gouvernés, et les gouvernés de gouvernants ; les femmes sont les égales des hommes : le père s’accoutume à traiter son fils en égal ; le métèque et l’étranger deviennent les égaux du citoyen ; le maître craint et flatte les élèves qui, pour leur part, se moquent de lui ; les jeunes s’égalent aux vieux et les vieux imitent les jeunes ; les bêtes même sont libres et les chevaux et les ânes, conscients de leur liberté et de leur dignité, bousculent dans la rue ceux qui ne leur cèdent pas le passage.

La longue déploration des méfaits de l’individualisme de masse à l’heure des grandes surfaces et de la téléphonie mobile ne fait qu’ajouter quelques accessoires modernes à la fable platonicienne de l’indomptable âne démocratique.

Démocratie veut d’abord dire cela : un « gouvernement » anarchique, fondé sur rien d’autre que l’absence de tout titre à gouverner.
La démocratie n’est pas le bon plaisir des enfants, des esclaves  ou des animaux. Elle est le bon plaisir de dieu, celui du hasard, soit d’une nature qui se ruine elle-même comme principe de légitimité. La démesure démocratique n’a rien à voir avec quelque folie consommatrice. Elle est simplement la perte de la mesure selon laquelle la nature donnait sa loi à l’artifice communautaire à travers les relations d’autorité qui structurent le corps social. Le scandale est celui d’un titre à gouverner entièrement disjoint de toute analogie avec ceux qui ordonnent les relations sociales, de toute analogie entre la convention humaine et l’ordre de la nature. C’est celui d’une supériorité fondée sur aucun autre principe que l’absence même de supériorité.

Le tirage au sort, nous disent-ils, convenait à ces temps anciens et à ces petites bourgades économiquement peu développées. Comment nos sociétés modernes faites de tant de rouages délicatement imbriqués pourraient-elles être gouvernées par des hommes choisis par le sort, ignorant la science de ces équilibres fragiles ? Nous avons trouvé pour la démocratie des principes et des moyens plus appropriés : la représentation du peuple souverain par ses élus, la symbiose entre l’élite des élus du peuple et l’élite de ceux que nos écoles ont formés à la connaissance du fonctionnement des sociétés.

Le tirage au sort était le remède à un mal à la fois bien plus grave et bien plus probable que le gouvernement des incompétents : le gouvernement d’une certaine compétence, celle des hommes habiles à prendre le pouvoir par la brigue.
Le tirage au sort n’a jamais favorisé les incompétents plus que les compétents.

Le procédé démocratique du tirage au sort est en accord avec le principe du pouvoir des savants sur un point, qui est essentiel : le bon gouvernement, c’est le gouvernement de ceux qui ne désirent pas gouverner. S’il y a une catégorie à exclure de la liste de ceux qui sont aptes à gouverner, c’est en tout cas ceux qui briguent pour obtenir le pouvoir.

Tel est le fond du problème. Il y a un ordre naturel des choses selon lequel les hommes assemblés sont gouvernés par ceux qui possèdent les titres à les gouverner. L’histoire a connu deux grands titres à gouverner les hommes : l’un qui tient à la filiation humaine ou divine, soit la supériorité dans la naissance ; l’autre qui tient à l’organisation des activités productrices et reproductrices de la société, soit le pouvoir de la richesse. Les sociétés sont habituellement gouvernées par une combinaison de ces deux puissances auxquelles force et science portent, en des proportions diverses, leur renfort. Mais si les anciens doivent gouverner non seulement les ignorants mais les riches et les pauvres, s’ils doivent se faire obéir des détenteurs de la force et comprendre des ignorants, il y a quelque chose de plus, un titre supplémentaire, commun à ceux qui possèdent tous ces titres mais aussi commun à ceux qui les possèdent et à ceux qui ne les possèdent pas. Or le seul qui reste, c’est le titre anarchique, le titre propre à ceux qui  n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés.

C’est cela d’abord que démocratie veut dire. La démocratie n’est ni un type de constitution, ni une forme de société. Le pouvoir du peuple n’est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou des classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés. »

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