La Pensée straight (1992), Monique Wittig

Le texte ci-dessous est extrait de La Pensée straight de Monique Wittig, figure du MLF.

“La pérennité des sexes et la pérennité des esclaves et des maîtres proviennent de la même croyance. Et comme il n’existe pas d’esclaves sans maîtres, il n’existe pas de femmes sans hommes.L’idéologie de la différence des sexes opère dans notre culture comme une censure, en ce qu’elle masque l’opposition qu’il existe sur le plan social entre les hommes et les femmes en lui donnant la nature pour cause. Masculin/féminin, mâle/femelle sont les catégories qui servent à dissimuler le fait que les différences sociales relèvent toujours d’un ordre économique, politique et idéologique. Tout système de domination crée des divisions sur le plan matériel et sur le plan économique. Par ailleurs, les divisions sont rendues abstraites et mises en concepts par les maîtres, et plus tard par les esclaves , lorsque ceux-ci se révoltent et commencent à lutter. Les maîtres expliquent et justifient les divisions qu’ils ont eux-mêmes créeés en tant que résultat de différences naturelles. Les esclaves, lorsqu’ils se révoltent et commencent à lutter, lisent des oppositions sociales dans ces soi-disant différences naturelles.

Car il n’y a pas de sexe. Il n’y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C’est l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse. L’inverse serait de dire que c’est le sexe qui crée l’oppression ou de dire que la cause (l’origine) de l’oppression doit être trouvée dans le sexe lui-même, dans une division naturelle des sexes qui préexisterait à (ou qui existerait en dehors de) la société.

Le primat de la différence est tellement constitutif de notre pensée qu’il l’empêche d’opérer le retournement sur elle-même nécessaire à sa mise en question pour en appréhender précisément le fondement constitutif. Appréhender une différence en termes dialectiques consiste à rendre manifestes des termes contradictoires qui doivent trouver résolution. Comprendre la réalité sociale en termes dialectiques matérialistes revient à appréhender les oppositions entre classes terme à terme et à réussir sous la même copule (un confit dans l’ordre social) qui est aussi une résolution (une abolition dans l’ordre social) des contradictions apparentes. 

La lutte des classes est précisément ce qui permet de résoudre la contradiction entre deux classes opposées, en ce qu’elle les abolit au moment même où elle les constitue et les révèle en tant que classes. La lutte des classes entre les femmes et les hommes et qui devrait être entreprise par toutes les femmes, est ce qui résout les contradictions entre les sexes et les abolit au moment où elle les rend compréhensibles. Il faut remarquer que les contradictions relèvent toujours de l’ordre matériel. L’idée qui m’importe ici, c’est qu’avant le conflit (la révolte, la lutte), il n’y a pas de catégories d’oppositions mais seulement des catégories de différences. Et ce n’est qu’au moment où la lutte éclate que la violence des oppositions  et le caractère politique des différences deviennent manifestes. Car aussi longtemps que les oppositions (les différences) ont l’air d’être données, d’être déjà là, “naturelles”, précédant toute pensée – tant qu’il n’y a ni conflit ni lutte- il n’y a pas de dialectique, il n’y a pas de changement, pas de mouvement. La pensée dominante refuse de se retourner sur elle-même pour appréhender ce qui la remet en question.

Et bien sûr, aussi longtemps qu’il n’existe pas de lutte des femmes, il n’existe pas de conflit entre les hommes et les femmes. C’est le destin des femmes de fournir les trois quarts du travail dans la société (dans le domaine public comme dans le domaine privé), travail auquel il faut ajouter le travail corporel de la reproduction selon le taux préétabli de la démographie. Être assassiné et mutilée, être torturée et maltraitée physiquement et mentalement; être battue et être forcée à se marier, tel est le destin des femmes. Et bien sûr on ne peut pas changer le destin. Les femmes ne savent pas qu’elles sont totalement dominées par les hommes et lorsqu’elles admettent, elles peuvent “à peine le croire”.  Et le plus souvent, en dernier recours face à la réalité nue et crue, elles refusent de “croire” que les hommes les dominent en pleine connaissance de cause (parce que l’oppression est bien plus hideuse pour les opprimés que pour les oppresseurs). De leur côté, les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes. (“Nous sommes les maîtres des femmes” dit André Breton) et ils sont formés pour le faire. Ils n’ont pas besoin de l’énoncer constamment car l’on parle rarement de domination au sujet de ce que l’on possède déjà. 

Quelle est donc cette pensée qui refuse de faire retour sur elle-même, qui ne remet jamais en cause ce qui la constitue au premier chef ? Cette pensée est la pensée dominante. Cette pensée affirme qu’il existe un “déjà-là” des sexes, quelque chose qui précède, précède toute société. Cette pensée est la pensée de ceux qui gouvernent les femmes.”

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