Le piege a fonctionné. Mais nous manifesterons encore et encore

Photo Philippe Lopez AFP

Un an de mouvement de gilet jaune. L’anniversaire était important pour ceux qui partagent des revendications du mouvement. Il est du droit de chacun d’exprimer et manifester ses opinion dans une démocratie, c’est un des droits de l’homme reconnu dans notre constitution. J’ai soutenu le mouvement des gilets jaunes depuis son acte 3. J’en ai fait de très nombreuses manifestations (autorisées). Je ne découvre donc ni le gaz lacrymo, ni la technique de la nasse (que j’ai plusieurs fois vécue depuis Nuit debout). En d’autres termes, je ne suis pas une bleue en matière de manifestation, ce d’autant plus que je m’y intéresse scientifiquement puisque je travaille sur l’histoire du maintien de l’ordre. Mais tout cela ne m’a pas empêchée d’être surprise et choquée par l’organisation du « maintien de l’ordre », il serait plus juste de parler de « fabrique du désordre », ce samedi 16 novembre, à Place d’Italie.

Nous avions décidé avec un groupe d’ami-es de faire la manifestation autorisée qui devait partir de Place d’Italie à 14h. Nous savions qu’elle risquait de mal se passer. Depuis le début du mouvement tout est fait pour décourager les gens de manifester. Car on hésite à deux fois à sortir quand on sait parfaitement qu’on risque au mieux de se faire nasser, au pire de se faire blesser, et ce, même si on ne veut que marcher pacifiquement. Mais nous ne voulons pas céder à la peur, nous ne voulons pas renoncer à nos droits. Nous espérons que plus il y aura de monde, moins la répression sera possible. Nous ne voulions pas nous défiler de défiler. 

Nous nous étions donc données rendez vous devant la mairie à 13h 30, au coin avec le boulevard de l’Hôpital, point du départ du trajet retenu. Les réseaux sociaux annonçaient dans la matinée des troubles sur la place mais rien qui semblait devoir empêcher que la manifestation n’ait lieu. Une amie arrivée en avance nous avait envoyé un message en disant que le calme était revenu vers midi. Donc, je pars pour le rendez vous. La station place d’Italie est fermée, classique. Arrivée au rendez vous, nous constatons avec mes ami-es (nous avons entre temps été rejointes par un copain) que la situation est tout de même assez tendue vers l’avenue d’Italie. Un nuage qui mêle les lacrymo à un feu s’élève. Nous pensons alors que la manifestation va s’ébrouer dans le boulevard de l’Hôpital et restons donc au départ prévu. Mais nous voyons alors que les forces de l’ordre se positionnent en ligne pour bloquer le boulevard. Quelques minutes après, un camion à eau arrive et se positionne face à la place. Bon, on comprend que tout ça est mal parti et on décide de quitter la manifestation pour éviter de se faire nasser. Il doit être 13 h 45. 

Nous décidons de partir par l’avenue des Gobelins. Mais nous voici face à une nouvelle ligne de force de l’ordre. Comme nous voyons qu’elle laisse entrer de nouveaux manifestants, nous nous approchons pour demander de sortir. Les CRS nous le refuse. Nous ne comprenons pas pourquoi des gens peuvent entrer, et nous ne pouvons pas sortir… Enfin, nous comprenons surtout que ça ne sent pas bon du tout…Nous demandons donc où est le point de sortie. Nous avons tous je le rappelle une connaissance des techniques de la nasse, et savons que souvent il y a une sortie organisée. Filtrée certes, mais possible.  D’un geste qu’il ne joint pas à la parole le condé nous indique sa droite. Bon, direction donc l’avenue de la Soeur Rosalie. Il est 14h

On s’inquiète un peu car on perçoit que la situation se tend vers le centre commercial. Or on vient de nous demander de partir dans cette direction. Avenue de la sœur Rosalie, nouveau cordon. La lacrymo commence à nous piquer les yeux, c’est encore supportable. Nous arrivons derrière un petit attroupement qui réclame de pouvoir quitter la manif. Refus réitéré. Quelques personnes s’échauffent, crient que c’est dégueulasse de pas laisser sortir les gens. Les forces de l’ordre sortent leur petite bombe lacrymo et en projette le gaz directement dans le visage des gens, juste devant nous. Mouvement de recul général, nous courrons en sens inverse.

Nous ne pouvons continuer vers Blanqui. Des détonations résonnent, un nuage de lacrymo s’élève, aucune envie de se jeter là- dedans. Retour en direction de la mairie. Nous sommes en larmes, la peau nous brule. Nous passons alors devant un café qui refuse de nous laisser entrer, puis une boulangerie qui elle a laissé ses portes ouvertes. Nous y rentrons pour se protéger un peu des gaz. 

Nous sommes une vingtaine dans cette boulangerie. Il y a des gilets jaune de Lyon surtout, inquiets car ils ne sont pas au complet et cherchent à retrouver leurs amis. Bon, nous nous achetons des cafés, un gros paquet de chouquettes et une bouteille d’eau pour nous rincer les yeux (mauvaise idée, cela brule encore plus…). Nous demandons aux boulangères s’il y a moyen de partir par l’arrière de la boutique, mais elles nous expliquent qu’il y a une sortie, mais qui donne aussi sur la place… Donc nous attendons. Nous allons attendre plus de deux heures. Sans oser sortir. Parce que dehors on entend que ça tonne, on voit monter des charges de force de l’ordre des avenues, on voit les manifestants qui ripostent. La place est noyée sous le gaz. Pavés et cartouches des diverses armes des forces de l’ordre se croisent en l’air. Nous discutons, nous chantons parfois, nous attendons une accalmie qui ne vient pas. Nous voyons passer devant les vitres de la boulangerie des blessés, dont un, le visage en sang, porté par des street médic. Quand la lacrymo est trop forte et que le gaz entre dans la boulangerie, tout le monde s’accroupit pour respirer au plus près du sol (les gaz montent, ça nous le savions).Un ami par sms nous informe que le préfet a interdit la manifestation, que tout ceux resteront sur la place seront arrêtés. La belle affaire, on y était en toute légalité. Et on y est désormais coincé.es à cause de la souricière. Nous sommes piégé.es. 

On ne va pas se la jouer Fabrice à Waterloo, nous savons bien que c’est la tactique éprouvée de la nasse, technique qui nous vient d’Angleterre où elle porte le nom de Ketling, « bouilloire ». L’objectif est de contenir une foule, la noyer sous les lacrymo pour la faire bouillir de colère et justifier sa répression tout en la légitimant des violences qui ne manquent pas de se produire du fait de la situation. Sur la place, les images pour les chaines d’info en continu se fabriquent dans le brouillard des gaz. Nous savons aussi qu’il faut savoir terminer une nasse, et qu’il nous faut donc attendre. Nous reprenons des gâteaux… Ces boulangères nous ont rendu une fière chandelle en nous accueillant, on essaie de participer un peu à leur chiffre d’affaire ! Les pauvres dames souffrent aussi des gaz. Nous disent qu’on ne leur avait pas dit qu’il y avait une manifestation, que sinon elles n’auraient pas ouvert. Mon ami par SMS me dit qu’il y aurait une issue par l’avenue d’Italie. Le problème est que nous sommes à l’exact opposé. Et qu’entre nous et la sortie… il y a des lacrymo, des projectiles qui volent, des charges et contre charges… on préfère prendre le risque d’être arrêté.es que blessé.es. 

Vers 16 h 30 ça semble se dégager un peu devant notre boulangerie et sur la gauche de la place. On se dit qu’on peut tenter une sortie, et faire le tour de la place par la gauche. Nous sortant en courant vers la mairie. Mais là une charge de force de l’ordre déboule du boulevard de l’Hôpital, fonçant vers le centre de la place, précédée de tirs de gaz et de grenades. Demi tour immédiat. La panique est totale. Nous repassons devant les Gobelins et son cordon. Une de nous crie aux forces de l’ordre : « Laissez nous sortir, on veut juste sortir, on a peur, s’il vous plait, soyez humain ». Cri de pure panique qui pousse un des CRS a ouvrir une brèche dans le mur de boucliers et nous faire un geste de la main pour nous dire de passer. Un de ses collègues tente de refermer la brèche, il l’en empêche. Nous courrons et sortons, notre petit groupe de cinq. Soulagé.es, nous descendons les Gobelins… pour nous retrouver face à un nouvel escadron qui court vers la place. Paniqué.es, nous voici reparti.es dans une rue transversale, en direction du boulevard de l’Hôpital… que nous apercevons au bout de la rue, noyée dans la fumée. Ce sont des gens qui courent vers nous maintenant criant « Partez, il y a les voltigeurs ». Un jeune homme avec un bébé en poussette dans cette rue, l’air perdu. Tout le monde repart vers les Gobelins. Heureusement, la charge est passée et l’avenue est à nouveau tranquille. Nous partons à pas rapide vers la place du même nom. Enfin nous soufflons. Il est 17 h 30.

Ces techniques de maintien de l’ordre que nous connaissons ont été poussées à un degré supplémentaire ce samedi. Nous étions tous habitué.es aux manifs des dernières années. Nous connaissons ces logiques de souricières. Mais le guet apens était particulièrement efficace hier, vicieux et surtout, dangereux. Nous avons eu de la chance de croiser cette boulangerie ouverte et accueillante, la chance qu’un CRS ait préféré nous laisser sortir que nous laisser être blessé. Cette répression, ce refus de laisser sortir les gens tout en en laissant d’autres entrer pour qu’ils se retrouvent dans la souricière, est indigne d’un état démocratique. Pour autant…. Nous manifesterons encore. Nous manifesterons le 5 décembre. 

Mathilde Larrère

Une réponse

  1. hic75 dit :

    Un témoignage, parmi d’autres concordants, qui démontre à quel point l’escalade de la violence, le pourrissement, les scènes d’affrontement, les pillages, participent d’une stratégie du chaos mise en oeuvre au plus haut niveau de l’état. A Hong Kong, au Pérou, en Bolivie, comme ici, les forces de l’ordre mutilent sur ordre, dénaturant en rage une colère légitime, suscitant chez le citoyen ordinaire un désir de protection encore plus fort, militarisant graduellement le régime, mêlant dans la même nasse ceux qui veulent en découdre avec la république avec ceux qui sont prêts à mourir pour elle.

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