Clémentine Autain a lu Les besoins artificiels de Razmig Keucheyan

Le point de départ est accrocheur. Le sociologue engagé Razmig Keucheyan démarre son nouvel essai par une plongée dans l’obscurité perdue. Néfaste d’un point de psychologique et physique, la pollution lumineuse dévore de l’énergie. Une partie de l’éclairage correspond à des besoins légitimes, d’autres à des besoins artificiels. Comment faire la part entre les deux, entre le nécessaire et le superflu, le bon et le nuisible ? C’est tout l’enjeu du dernier essai de Razmig Keucheyan qui appelle à reprendre le contrôle sur les besoins, ce qui suppose d’enrayer la logique capitaliste qui déverse sur le marché des marchandises toujours nouvelles, créant un flot de besoins artificiels. À partir d’exemples très concrets, l’intellectuel développe une réflexion argumentée sur la nécessaire hybridation entre deux courants marxistes : Gramsci et Poulantzas, d’une part, pour l’analyse des transformations de l’État dans ses rapports avec le néolibéralisme ; André Gorz et Agnès Keller, d’autre part, pour la théorie sur les besoins, dans son lien critique avec l’aliénation et une pensée de la transition écologique. Keucheyan nous invite à considérer ensemble la production et la consommation et à imaginer de nouvelles alliances et revendications. Le mélange de la tradition du mouvement ouvrier et de l’écologie politique se saisit au fil des pages. Nourri de multiples références, de Walter Benjamin à Donald Winnocott, en passant par Henri Lefevbre ou Pierre Bourdieu, et toujours avec Marx, la démonstration de Razmig Keucheyan se révèle concrète, ancrée dans le réel de notre temps. On y trouve des développements passionnants sur la consommation compulsive ou l’art de la vie, et des partis pris forts pour l’extension du droit de garantie ou la convergence entre les travailleurs de la logistique et les associations de consommateurs. Si l’urgence des crises est parfaitement saisie, elle ne bascule pas dans l’effondrement mais dans un appel aussi raisonné que vibrant à la politique et à la démocratie. L’auteur remarqué de Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques (Zones, 2010) est convaincu que l’émancipation au XXIe siècle passe par une définition collective des besoins « authentiques », étant entendu que les besoins ont une histoire, qu’ils ne sont pas définissables une fois pour toute, qu’ils sont ceux des individus et n’ont d’intérêt qu’universalisables. La révolution devrait passer par là… 

Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, Zones, 18 euros, 201 pages.

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