« Lomepal, trois jours à Motorbass »

On ne sait pas trop si c’est du rap, du rock ou de la chanson française comme on dit. Mais à vrai dire, on s’en fout : c’est de la musique, à coup sûr – et de la poésie, émouvante et fragile autant que brutale. C’est ça d’ailleurs qui fait sa force : Lomepal incarne une jeunesse parisienne populaire, talentueuse à en crever et qui essaie de se mettre debout dans un monde qui tangue.

Lomepal – c’est le nom qu’Antoine Valentinelli s’est donné parce qu’il avait la réputation d’avoir toujours une sale gueule (« l’homme pâle » en phonétique pour ceux qui n’auraient pas compris) – vient de ressortir un album, « Jeannine », et est le héros d’un documentaire, « Lomepal, trois jours à Motorbass », réalisé par Christophe Charrier et disponible à la demande sur Arte.tv. Et franchement, c’est de la balle.

Des failles personnelles pour sublimer le réel : c’est ça qui fait la force de Lomepal. Depuis 27 ans qu’il existe, il a mal à sa famille et à la tête et c’est là qu’il est allé puiser son inspiration : sa grand-mère schizophrène décédée, ses pulsions suicidaires, ses échecs sentimentaux et sexuels. Tout est abordé de front, sans fioritures ni trémolos. C’est violent et flippant mais l’énergie de l’âpreté permet l’émancipation poétique.

Parce que Lomepal ouvre les possibles en grand : sur de l’électro ou au piano, il chante aussi bien avec Philippe Katerine qu’avec Orelsan, il pose maquillé sur la pochette de son premier album ou à poil sur Instagram (et il n’a pas la corps d’un Booba qui n’a pas pu s’empêcher de laisser un commentaire homophobe sous la photo), bref il s’expose carrément, sans peur de la critique facile de ceux qui voudraient le faire rentrer dans une case spécifique. Et sa vulnérabilité nous parle parce qu’elle parle de nous tous.

Lomepal, c’est l’histoire d’une génération à qui le capitalisme a promis le bonheur mais qui se retrouve à devoir enjamber sa grand-mère malade étendue dans l’entrée pour aller à l’école. C’est aussi celle de la crise de l’individualisme forcé de notre société qui nous condamne ou bien à l’efficacité ou bien à la solitude. Comme l’écrivait Pierre Bourdieu : « la France est devenue une constellation de microcosmes clos, à l’intérieur desquels chacun rumine sa misère ». Sauf que Lomepal réussit à trouver une transcendance par la musique.

Alors certes, ça chante parfois presque faux. Certes, dans le documentaire, on laisse voir les coups de mou et les oublis de texte. Mais c’est ça qui fait l’humanité de la musique de Lomepal. Des fêlures intimes, une fragilité magnifique pour raconter le monde. 

Pablo Pillaud-Vivien

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