La tragédie grecque au cinéma

Adults in the room, Costa Gavras, 2019, 2H04

Costa Gavras s’affronte dans son dernier film à un épisode traumatique majeur de l’histoire de la gauche de la transformation. S’inspirant du livre de Yanis Varoufakis[1], il relate les quelques mois qui séparèrent la victoire de Syriza de l’acceptation par le gouvernement Tsipras du mémorandum austéritaire imposé par la troïka (Eurogroupe, FMI et Union Européenne). Si sa subjectivité le conduit à pencher du côté du ministre des finances Varoufakis contre le premier ministre Tsipras, il évite les jugements manichéens et ne donne pas de solutions. Il y arrive en faisant de cette histoire une véritable tragédie classique dans laquelle les acteurs ne peuvent échapper à leur destin.  Au pays qui a inventé le théâtre politique, ce parti pris est fécond et résonne. Je suis toujours ébahi par les avis tranchés qui se sont exprimés sur l’expérience de Syriza et qui pose le problème en terme de trahison ou de ralliement et non de défaite.

Le film de Costa Gavras parce qu’il est tragique, parce que nous connaissons la fin de l’histoire donne à réfléchir, c’est ce que nous demandons à une oeuvre politique. Si dans sa forme, il reste d’une facture très classique, il nous tient en haleine. Les scènes de « négociations » entre Varoufakis et la troïka sont particulièrement réussies. On plonge dans les ténèbres de la bureaucratie européenne et de ses dogmes ultralibéraux. Le mépris de classe, la suffisance technocratique se matérialisent sous nos yeux et on est confondu par la vulgarité des dirigeants européens, leur hypocrisie – notamment celle des socialistes français – et même leur incompétence. Le film pose les bonnes questions. Il en est ainsi de la quasi-absence du peuple à l’écran si ce n’est au moment du vote législatif qui vit la victoire de Syriza et du referendum où le non au mémorandum l’emporta. La passivité du peuple, la délégation de pouvoir et l’incapacité de Syriza à le mobiliser en dehors des échéances électorales n’est-elle pas une des clés de compréhension de cette immense défaite ? Autre question et autre énigme : Alexis Tsipras. Costa Gavras en donne une image passive et hésitante. Est-il un dirigeant sans éthique qui décide de s’asseoir sur les promesses qu’il a faites pendant la campagne électorale, faisant du maintien au pouvoir le seul enjeu? Ou est-il au contraire sensible comme démocrate à l’avis majoritaire des grecs qui se refusaient à prendre le risque de quitter l’Euro, cela d’autant plus qu’il avait conscience que son parti avait obtenu 36% et était encore loin de rassembler la majorité de la société grecque ? Quant à Varoufakis, est-il le héros du film ou le témoin impuissant d’un déchaînement de forces qui le dépassent et qui nous dépassent ? A chacun de se faire son idée.

Alors, Costa Gavras a peut-être pensé à Rosa Luxemburg qui dans son dernier article, à la veille de son assassinat écrivait « (…) la révolution est la seule forme de « guerre » – c’est encore une des lois de son développement – où la victoire finale ne saurait être obtenue que par une série de « défaites ». (…) Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces « défaites », où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? Aujourd’hui que nous sommes tout juste parvenus à la veille du combat final de la lutte prolétarienne, nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d’entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité (…) »[2]. A voir.

Frédérick Genevée

[1]Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l‘Europe. Yanis Varoufakis. Éditions les liens qui libèrent.
Octobre 2017.
[2]L’ordre règne à Berlin, in Die Rote Fahne, 14 janvier 1919.

2 réponses

  1. Perrier Gérard dit :

    Costa Gavras s’inspire du livre de Yanis Varoufakis.
    Fabien Perrier, lui a pris Alexis Tsipras comme personnage central pour son livre son livre : « Alexis Tsipras une histoire grecque », en librairie le 7 novembre.

    « Un film à voir et revoir. Un film coup de poing qui rappelle comment et combien les grecs et pas seulement, y ont cru. Un livre lire et relire car il explique si bien comment on en est arrivé là. Aucune hagiographie d’aucune sorte pour personne et d’ailleurs il y a plusieurs points entre le livre et le film, mais ne les loupez pas!  »
    Angélique Kourounis, journaliste franco-grecque

  2. Jérôme Buresi dit :

    Bonjour,
    merci pour cet article et de donner l’envie de voir le film (ou de lire le livre éventuellement). Etrangement mais un peu parallèlement, j’avais pensé plutôt à Galilée de Brecht qu’à une tragédie grecque. Il s’agissait de Tsipras bien sûr ce qui n’est pas tout à fait la même perspective. Il n’empêche les « dogmatiques » de l’Europe lui ont fait voir les instruments de torture et cela a suffi. Evidemment il y a en ligne de mire toute la discussion brechtienne sur ce que peut signifier ce renoncement. Je ne ferai pas l’injure de vous « raconter » la pièce. Cela dit comme vous le voyez, on revient un peu à cette « l’expérience de Syriza et qui pose le problème » non « en terme de trahison ou de ralliement » mais d’une certaine défaite.
    Amitiés
    Jérôme Buresi

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