Dans le nouveau film de Ken Loach, l’exploitation 2.0 ou la vie

Nous reproduisons ici une tribune collective parue dans le Huffington Post à l’initiative Clémentine Autain, Députée de Seine-Saint-Denis, Guillaume Balas, Coordinateur de Génération.s, Elsa Faucillon, Députée des Hauts-de-Seine (PCF), Alain Coulombel, Secrétaire National Adjoint EELV 

“Sorry we missed you” -en français, “Désolé de vous avoir raté”- n’est pas seulement le titre du bordereau laissé par les livreurs de colis en cas d’absence. Dans le nouveau film de Ken Loach, on lit dans cette phrase le cri muet lancé par des enfants à leurs parents devenus absents, acculés à donner tout de leur vie pour tenter de la gagner. Acheter un camion pour se mettre à son compte, c’est un rêve d’indépendance et d’ascension qui vire au cauchemar. Aider les personnes dépendantes devient mission impossible quand le temps, rythmé par l’objectif de rentabilité, est si compté qu’il épuise celle qui doit avoir l’énergie pour accompagner. Ken Loach donne à comprendre et à ressentir ce que signifie se tuer à la tâche. La précarité galopante ébranle chaque pan de l’existence des rapports humains, à l’intérieur de l’entreprise, au sein de la famille, dans la vie amoureuse et l’intimité propre à chacun.

“Sorry we missed you” de Ken Loach nous embarque dans les coulisses de l’ubérisation. Balloté par les algorithmes, évalué par les clients, le travailleur est réduit à l’état d’avatar sur une application qui constitue la seule plateforme d’échanges. Le salariat est atomisé, la concurrence s’installe parmi les travailleurs qui devraient coopérer, tisser des solidarités, faire front commun. Alors qu’on lui promet de se réaliser dans son travail, l’individu, confondu avec sa machine, devient un paramètre comme un autre. En saisissant notre époque d’en bas, Ken Loach lève un voile de souffrance sur l’exploitation 2.0 de notre temps. La “modernisation” se fait au prix d’un abaissement de l’être humain.

La fiction du grand réalisateur anglais nous interpelle sur la réalité. Oui, l’emploi se mue chaque jour un peu plus en marchandise, les savoir-faire méprisés sont en voie de disparition, la prolétarisation de celles et ceux qui travaillent est en marche. La promesse de liberté qu’offriraient la flexibilité ou le statut d’indépendant est un leurre. Les ravages d’un capitalisme revigoré dans sa sauvagerie abîment la dignité des femmes et des hommes considérés comme de simples rouages. Les progrès de la technique ne sont pas déployés au service du progrès humain mais engloutis dans l’obsession de la compétitivité et les désirs de possession d’un tout petit nombre.

Quand certains s’enthousiasment de construire des “start-up nations” et commencent à nier la pénibilité du travail, il devient impérieux d’interroger la signification que nous donnons au travail et de penser sérieusement à la soutenabilité comme au sens de ce que l’on produit. Pour ou contre l’ubérisation ne recouvre donc pas une opposition entre vieux monde et nouveau monde mais confronte des visions de la société à construire.

Pour nous, le partage des richesses et des temps de la vie est non seulement possible mais indispensable si l’on tient au progrès humain.

Pour nous, repenser l’activité en fonction des besoins et non des injonctions consuméristes adossées à la loi du profit est la seule façon de répondre au défi écologiste et à l’exigence de justice sociale.

Pour nous, la question des protections pour celles et ceux qui travaillent doit être bâtie de façon nouvelle à partir d’un objectif: la sécurisation des revenus et des parcours professionnels.

La précarité et le chômage de masse sont aujourd’hui des leviers de soumission et de mal-vivre. Générant du stress et de la peur, ils entravent la mobilité et la créativité au travail. Toutes les politiques de dérégulation menées ces dernières décennies ont contribué à laisser le champ libre à la paupérisation, au burn out et à la perte de sens dans ce que l’on produit. La libre concurrence et le productivisme ont fait le reste. Et voici le pitoyable résultat: une société angoissante et inégalitaire, courant à sa perte à force de détruire l’écosystème et nos désirs.

Pour changer ce cours des choses, il faut changer d’imaginaire. Se dire que nous pourrions être riches de dépossession, heureux de favoriser le pouvoir vivre, rassurés de protéger les biens communs de l’humanité.

Pour changer ce cours des choses, il faut changer d’imaginaire. Se dire que nous pourrions être riches de dépossession, heureux de favoriser le pouvoir vivre, rassurés de protéger les biens communs de l’humanité. Comme l’écrivait André Gorz en 1990 déjà, notre tâche est de garantir “le droit de chacun et de chacune de gagner sa vie en travaillant, mais en travaillant de moins en moins, de mieux en mieux, tout en recevant sa pleine part de la richesse socialement produite.”

Pour l’heure, c’est le capital encouragé par l’action publique qui engrange le profit et décide de ce que l’on produit, au mépris de la vie, de l’essentiel, du partage des savoirs, de la culture, du sensible. Pour paraphraser Alice au pays des merveilles, si ce monde n’a aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un? L’heure n’est pas à subir mais à agir.

Clémentine Autain, Députée de Seine-Saint-Denis (France Insoumise)
Guillaume Balas, Coordinateur de Génération.s
Elsa Faucillon, Députée des Hauts-de-Seine (PCF)
Alain Coulombel, Secrétaire National Adjoint EELV

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