La conscience politique, Geoffroy de Lagasnerie, fayard, 2019

Dans son dernier essai Geoffroy de Lagasnerie se lance un défi de taille : démystifier la théorie politique. Comment, en effet, appeler autrement que “mystifications” ces grandes notions que sont l’Etat, la volonté générale, la souveraineté populaire, le citoyen, le peuple ? L’auteur interroge auteurs après auteurs ces notions que personne ne semble remettre assez en question à son goût, perpétuant ainsi ces axiomes ad vitam eternam. De Hobbes à Hannah Arendt, en passant par John Rawls, Agamben ou Judith Butler, il critique une théorie politique qui veut croire à ses énoncés comme ayant des effets performatifs plutôt que fictionnels comme il le défend tout le long de l’essai. 

Que dire des contractualistes qui fondent leur discours sur une convention bien acceptée à savoir le consentement  au contrat social, sans même voir que ce consentement n’est jamais fondé autrement que sur la violence ? Quand ai-je consenti à l’Etat ? Peut-on lui échapper  ? Est-il autre chose qu’un appareil répressif juridique et policier pour imposer des volontés particulières ? Doit-on parler de la loi, produit d’une volonté générale définie par la médiation de nombreux acteurs censés incarner le peuple ? Ou doit-on penser la Loi, c’est-à-dire une volonté particulière qui a réussi à s’imposer à moi par le biais d’un système répressif et qui alimente ainsi “les contraintes juridiques”, sédimentation de toutes les volontés passées ? 

Autant de questions auxquels veut répondre l’auteur en tentant de reconnaître d’abord le caractère fictionnel de nos repères politiques. Il faut “rompre avec l’abstraction”, particulièrement quand elle se présente comme existante au motif que les individus la mobilisent dans leur vie quotidienne pour vivre. “Le raisonnement abstrait de la théorie juridique et philosophique permet d’échapper à un face-à-face avec les problèmes.” Contre les illusions du langage, l’auteur propose de réinscrire notre compréhension du politique dans la réalité sociale. De comprendre l’Etat et la Loi en raison de leurs interactions avec nos vies et les conséquences qui en découlent. Avec son essai, Geoffroy de Lagasnerie ne fait qu’une humble proposition pour définir le sens du politique car “cet ouvrage se limite à chercher a énoncer de quelles manières se posent les problèmes politiques lorsqu’on les affronte directement”. Mais c’est avec intérêt qu’on retrouve cependant ses réflexions à partir de ses références comme le Black Panther Party ou Michel Foucault. L’on peut également apprécier son propos sans concession sur la réalité des rapports de violence en cours et auxquels se substituent des discours sur « l’Etat de droit », « la légitimité » et le subterfuge de l’ordre politique ou juridique pour cacher la violence qui le fonde. L’essai offre ainsi une opportunité salutaire pour remettre en cause ces notions politiques trop souvent acquises par habitude. La gauche ferait bien d’y puiser quelques idées pour renouer avec un caractère subversif qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

Karine Ravenet 

Une réponse

  1. jean chérasse dit :

    Puis-je me permettre d’indiquer à l’auteur de jeter un oeil sur la Commune de Paris de 1871 : il risque d’y trouver des réponses à toutes les questions qu’il pose ou qu’il devrait se poser.
    Une lecture des « 72 Immortelles » lui permettrait d’accéder à une analyse de l’événement, expurgé de sa gangue mémorielle stalinienne, qui lui délivrerait ainsi le message roboratif qu’il est en droit d’espérer…

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