Bakounine, Dieu et l’Etat

De la liberté, de la révolte comme « essence » de l’humanité et de la dignité humaine

[…] L’homme isolé ne peut avoir conscience de sa liberté. Être libre, pour l’homme, signifie être reconnu et considéré et traité comme tel par un autre homme, par tous les hommes qui l’entourent. La liberté n’est donc point un fait d’isolement, mais de réflexion mutuelle, non d’exclusion, mais au contraire de liaison, la liberté de tout individu n’étant autre, chose que la réflexion de son humanité ou dans la conscience de tous les hommes libres, ses frères, ses égaux.

Je ne puis me dire et me sentir libre qu’en présence et d’autres hommes. En présence d’un animal d’une espèce inférieure, je ne suis ni libre, ni homme, parce que cet animal est incapable devoir et par conséquent aussi de reconnaître mon humanité. Je ne suis humain et libre moi-même qu’autant que je reconnais la liberté et l’humanité de tous les hommes qui m’entourent. Ce n’est qu’en respectant leur caractère humain que je respecte le mien propre. Un anthropophage qui mange son prisonnier en le traitant en bête sauvage n’est pas un homme, mais une bête. Un maître d’esclaves n’est pas un homme, mais un maître. Ignorant l’humanité de ses esclaves, il ignore sa propre humanité. […]

C’est le grand mérite du christianisme d’avoir proclamé l’humanité de tous les êtres humains, y compris les femmes, l’égalité de hommes devant Dieu. Mais comment l’a-t-il proclamée ? Dans le ciel, pour la vie à venir, non pour la vie présente et réelle, non sur la terre. D’ailleurs cette égalité à venir est encore un mensonge, car le nombre des élus est excessivement restreint, on le sait. Sur ce point-là, les théologiens des sectes chrétiennes les plus différentes sont unanimes. Donc la soi-disant égalité chrétienne aboutit au plus criant privilège, à celui de quelques milliers d’élus par la grâce divine sur des millions de damnés. D’ailleurs cette égalité de tous devant Dieu, alors même qu’elle devrait se réaliser pour chacun, ne serait encore que l’égale nullité et l’esclavage égal de tous devant un maître suprême. Le fondement du culte chrétien et la première condition de salut, n’est-ce pas la renonciation à la dignité humaine et le mépris de cette dignité en présence de la grandeur divine ? Un chrétien n’est donc pas un homme, en ce sens qu’il a pas la conscience de l’humanité et parce que, ne respectant pas la dignité humaine en lui-même, il ne peut la respecter en autrui. […]

Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou une négation de ma liberté, en est contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté d’autrui, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent, plus profonde et plus large est liberté, plus ma liberté devient étendue, profonde et large. C’est au contraire l’esclavage des hommes qui pose une barrière à ma liberté ou, ce qui revient au même, c’est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté ou, ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d’homme, mon droit humain, qui consiste à n’obéir à aucun autre homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience confirmés par l’assentiment de tous. Ma liberté personnelle, ainsi confirmée par la liberté générale, s’étend à l’infini.

On voit que la liberté, telle qu’elle est conçue par les matérialistes, est une chose très positive, très complexe et surtout éminemment sociale, parce qu’elle ne peut être réalisée que par la société et seulement dans la plus étroite égalité et solidarité de chacun avec tous. […] Le premier élément de la liberté est éminemment positif et social : c’est le plein développement et la pleine jouissance de toutes les facultés et puissances humaines pour chacun par l’éducation, par l’instruction scientifique et par le bien-être matériel, toutes choses qui ne peuvent être données à chacun que par le travail collectif, matériel et intellectuel, musculaire et nerveux de la société tout entière.

Le second élément ou moment de la liberté est négatif. C’est celui de la « révolte » de l’individu humain contre toute autorité divine et humaine, collective et individuelle. […].

Extrait de « Dieu et l’État » in Œuvres de Bakounine, I ; pp. 310-314 ; éd. Stock.

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