Le Bruit et l’Horreur

Photo AFP/Sameer Al-Doumy

Pendant que la France rend hommage à Jacques Chirac, parfois en soulignant le souvenir du dernier moment gaulliste de la présidence de la cinquième République, une autre droite s’est rassemblée samedi 29 septembre. Au programme de cette “convention”, des habitué.e.s de la sphère catholique et conservatrice, Paul-Marie Coûteaux, Marion Maréchal (la revoilà), avec la présence des indéboulonnables éditorialistes  Ivan Rioufol et Gilles-William Goldnadel. Un petit monde qui crie à l’assassinat de l’identité française depuis toujours, mais qui semble depuis quelque temps en voie de radicalisation. Le clou du spectacle était Eric Zemmour, babtou fragile que l’on ne présente plus et qui a bénéficié de la retransmission en direct de son discours par la chaîne LCI. Mal informée sans doute de sa deuxième condamnation pour des propos incitant à la haine de la religion (musulmane en l’occurrence), la chaîne fait la courte échelle au polémiste.

Résultat, trente-deux minutes d’un cas rare de paranoïa aiguë qui serait risible si son propos ne recevait pas dans cette petite officine de la droite dure des applaudissements soutenus. Les ramifications de ce petit milieu sont grandes, et au coeur de l’opération, à n’en pas douter, l’objectif est de bâtir la droite de demain. Laquelle ? La droite illibérale. 

Pour Zemmour, deux totalitarismes étouffent la France : le progressisme (ou libéralisme “droit-de-l’hommiste”) et l’islam. Les deux ont forgé un “nouveau pacte germano-soviétique” (sic!). Le progressisme aurait pris la Cité : juges, médias, Etat, tous concorderaient à vouloir détruire “l’homme hétérosexuel blanc”, victime de sa trop grande tolérance et de son humanisme. L’islam contrôlerait la banlieue : des traffics de drogue aux attentats, l’alliance de “la kalach et la djellaba” imposerait sa loi aux “français de souche”. L’appel du polémiste est sans ambiguïté, il faudra résister à ces périls qui préparent “un grand remplacement”, “une colonisation à l’envers”, pour ne pas devenir “les indiens” que l’Europe a massacré. Sans le dire ouvertement, il veut renoncer à l’ambition démocratique pour fonder le pays sur son identité, ou plutôt une identité, celle qu’il présente comme l’unique véritable au détriment de toutes les autres.

Alors bien sûr Zemmour est malin, et ne s’aventure pas à crier sa haine de la démocratie. Il préfère cibler les “théories” du genre, le féminisme, les non-blancs les musulmans, les dénonçant comme en bonne voie pour contrôler toutes les décisions de l’avenir à la manière des années 1930 qui dénonçaient des “lobbys juifs et francs-maçons”. Les musulmans restent la cible prioritaire, responsables de “l’aggravation de tous les problèmes” de tous les maux de notre société, de toutes les formes de délinquances. Rien de plus facile que de démoniser l’Autre pour ensuite proposer de l’exclure de le mater, en proposant par exemple ou détour d’une phrase “la préférence nationale” comme proposition minimale de bon sens. Une démonstration absurde au regard du réel mais qui fonctionne chez les déjà-convaincus du public. Dans son esprit tordu, l’humanisme, de la tolérance affaiblissent la France et les citoyens qu’il conçoit légitimes (blanc et catholiques ou du moins assimilés à cette culture). Voulant y mettre fin, difficile de voir comment sa haine pourrait conserver le caractère libéral de la démocratie. Alors, pour donner de la force à son discours, Zemmour fait du Zemmour, mettant en scène l’illusion d’un passé merveilleux de virilité, d’honneur, de fierté dans la Nation, de patriarcat heureux. Références culturelles, historiques (Martel en 732, siège de Vienne en 1683), tout y passe pour dégommer ce monde, son art moderne, ses écrivains, ce présent vécu comme décadent par ce réac qui crache le monde qu’il vit en privilégié comme peu d’autres. “Vous avez raison d’avoir peur” déclare-t-il, se demandant si les français vont pouvoir vivre “majoritaires sur la terre de leurs ancêtres”. Un Zemmour sans filtre qui veut en découdre. 

Quoi de nouveau sous le soleil de la part de ce multirécidiviste habitué désormais des cours de justice ? Son discours marque un tournant. Dénonçant le nazisme (“parfois raide et intolérant mais de là à le comparer à l’islam”), le stalinisme et le communisme, les génocides des indiens et des aborigènes et toutes les horreurs du passé européen pour mieux désigner les restes fragiles de notre démocratie comme les tenants d’une même logique à abattre, le polémiste s’est lancé ouvertement dans le combat, celui d’une “guerre de civilisation sur notre territoire”, selon ses propres mots. Si la violence de ses propos correspondait à un quart de programme politique, nul doute que demain serait fait d’un renouveau fasciste. 

Ce samedi, la droite la plus réactionnaire préparait l’après Marine Le Pen. Sa nièce n’était d’ailleurs pas en reste, à l’aise comme un poisson dans l’eau au milieu de cette éructation identitaire. De ce triste spectacle, de ce danger, difficile de ne pas retenir le bruit et l’horreur.

Paul Elek

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