La famille et l’Etat communiste, Alexandra Kollontaï (1918)

D’après la chronologie de l’anthologie Избранные статьи и речи (« Articles et discours choisis », Moscou, 1972), Kollontaï a fait un rapport portant ce titre lors du premier congrès panrusse des ouvrières et des paysannes. Ce congrès eu lieu du 16 au 21 novembre 1918. Voici un extrait du discours, à retrouver en intégralité sur : https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1918/11/famille.htm

1. La famille et le travail salarié des femmes

La famille sera-t-elle maintenue dans l’État communiste ? sera-t-elle exactement la même qu’aujourd’hui ?  Voilà une question qui tourmente les femmes de la classe ouvrière et qui préoccupe également leurs camarades, les  hommes. Ce problème occupe ces derniers temps particulièrement les esprits, dans le monde des travailleuses et cela n’est pas fait pour nous étonner : La vie change à vue  d’œil, on voit peu à peu disparaître les anciennes mœurs et habitudes, toute l’existence de la famille du prolétaire s’organise d’une façon si   nouvelle, si inaccoutumée, si « bizarre », comme le pensent d’aucuns. Ce qui rend plus perplexe encore la femme en l’occurrence, c’est que le divorce a été facilité dans la Russie des Soviets, En effet,  en vertu du décret des Commissaires du Peuple du 18 décembre 1917, le divorce a cessé d’être un luxe accessible aux seuils riches ; désormais, la femme ouvrière n’aura pas à solliciter des mois voire des années durant, un passeport séparé pour se rendre indépendante envers une brute et  un ivrogne de mari qui la rouait de coups. Désormais le divorce à l’amiable peut être obtenu dans l’espace d’une ou deux semaines, tout au plus. Mais c’est précisément cette facilité du divorce, tant bénie par les femmes malheureuses dans leur ménage, qui épouvante les autres,  celles notamment qui sont habituées à considérer le mari comme le « nourricier », comme l’unique soutien dans la vie et qui ne comprennent pas encore que la femme doit s’habituer à chercher et à trouver ce soutien ailleurs, non point dans la personne de l’homme, mais dans celle de la collectivité, de l’État.

La vérité, il n’y a pas à se le dissimuler : la famille normale d’autrefois, où l’homme était tout et où la femme n’était rien — puisqu’elle n’y avait ni sa volonté à elle, ni son argent à elle, ni son temps à elle — cette famille se modifie d’un jour à l’autre, elle a presque vécu. Mais cela ne doit pas nous effrayer. Soit par erreur, soit par ignorance, nous sommes tout prêts à nous imaginer que tout, autour de nous, reste immuable alors que tout change.
Il n’y a qu’à lire comment les gens ont vécu dans le passé et l’on se rend compte aussitôt que tout est sujet à changer et qu’il n’est point de mœurs, ni d’organisation politique, ni de coutumes qui demeurent fixes, invariables. Et la famille aux diverses époques de la vie de l’humanité a maintes fois changé de forme ; elle fut toute autre de celle qu’on est habitué à voir aujourd’hui. Il fut un temps où l’on considérait comme uniquement normale une seule forme de famille — la famille générique — c’est-à-dire celle où était placée à la tête une vieille mère autour de laquelle se groupaient, pour vivre et travailler ensemble, enfants, petits-fils, arrière-petits-fils. Il y eut aussi la famille patriarcale présidée par le père-maître, dont la volonté faisait loi pour tous les autres membres de la famille, même de nos jours, on peut encore rencontrer dans les villages russes pareilles familles paysannes. Là, en effet, les mœurs et dois familiales ne sont pas celles de l’ouvrier des villes ; il y existe encore un grand nombre de coutumes que l’on ne rencontre plus dans la famille d’un prolétaire citadin. La forme de la famille, ses usages, varient suivant les peuples. Il existe des peuples, comme par exemple, les Turcs, les Arabes, les Perses, où, de par la foi il est admis qu’un seul mari ait beaucoup de femmes. Il a existé et il existe encore à l’heure actuelle des peuplades où l’usage tolère, tout au contraire, qu’une femme ait plusieurs maris. Il est dans les mœurs habituelles de  l’homme d’aujourd’hui d’exiger de la jeune fille qu’elle reste vierge jusqu’à son mariage légitime ; or, il y avait des peuples où la femme se faisait, au contraire, gloire d’avoir beaucoup d’amants, en mettant sur ses bras et ses jambes autant d’anneaux qu’elle avait eu de maris… Telles pratiques, qui ne manqueraient pas. de nous étonner, nous autres, et que nous qualifierions d’immorales, se trouvent consacrées ailleurs, chez d’autres peuples, qui, en revanche, considèrent comme un « péché » nos lois et usages à nous. Aussi n’avons-nous point lieu de nous effaroucher de ce que la famille soit en train de se modifier, de ce que l’on voie s’en aller peu à peu les vestiges d’un passé devenus inutiles, de ce qu’enfin des rapports nouveaux s’établissent entre l’homme et la femme. Il n’y a qu’à se demander : Qu’est-ce qui, dans notre famille, est devenu désuet et quels, sont dans les relations de l’ouvrier à l’ouvrière, du paysan à la paysanne, les droits et devoirs respectifs qui s’harmoniseraient le mieux avec les conditions d’existence de la Russie nouvelle, de la Russie laborieuse qu’est notre Russie soviétiste actuelle ? Seul ce qui lui conviendrait serait maintenu ; le reste, toutes les vieilleries surannées que nous a léguées la maudite époque de  servitude et de domination que fut celle des seigneurs- propriétaires de domaines et des capitalistes, tout cela sera balayé ensemble avec la classe des propriétaires elle-même, avec ces ennemis du prolétariat et des pauvres.

La famille, sous sa forme actuelle, elle aussi n’est plus qu’un des débris du passé. Autrefois solide, renfermée en elle-même, indissoluble — puisqu’on considérait comme tel le mariage béni par le pope en personne— elle était également nécessaire à tous ses membres, si ce n’eut été la famille qui aurait nourri, vêtu et élevé les enfants, qui les eut guidés dans la vie ? Le sort de l’orphelin autrefois était le pire des sorts. Dans la famille à laquelle nous sommes accoutumés, c’est le mari qui gagne et qui entretient femme et enfants ; la femme, elle, s’occupe du ménage et élève les enfants; comme elle l’entend. Mais depuis le siècle dernier cette forme habituelle de la famille se détruit progressivement dans tous les pays où règne le capital, où s’accroît rapidement le nombre des fabriques, usines et autres entreprises capitalistes occupant des ouvriers. Les coutumes et mœurs familiales se transforment en même temps que les conditions générales de la vie ambiante. Ce qui tout d’abord a contribué à changer d’une manière radicale les mœurs de la famille, c’est à coup sûr la propagation universelle du travail salarié des femmes. Autrefois, c’était l’homme seul qui était censé être le soutien de famille. Mais depuis les cinquante ou soixante dernières années, on voit en Russie (dans les autres pays le fait s’est produit un peu plus tôt), le régime capitaliste astreindre la femme à chercher un travail rémunérateur hors la famille, hors sa maison. Le salaire de l’homme « nourricier » ayant été insuffisant à pourvoir aux besoins de la famille, la femme, à son tour, s’est vue obligée d’aller travailler pour gagner, la mère, elle aussi, a dû venir frapper à la porte- des bureaux de la fabrique. Et d’une année à l’autre on voit s’accroître le chiffre des femmes de la classe ouvrière désertant la maison soit pour venir grossir les rangs des ouvrières des fabriques, soit pour aller se placer comme journalières, vendeuses, commis de bureau, blanchisseuses, servantes, etc. Selon un calcul fait avant le début de la guerre mondiale on comptait dans les États d’Europe et d’Amérique 60 millions de femmes gagnant leur vie par un travail indépendant. Durant la guerre, ce chiffre s’est sensiblement accru. Presque la moitié ces femmes sont mariées.

Mais l’on voit d’ici ce qu’est cette vie de famille-là où l’épouse-mère passe au travail, hors la maison, huit, et avec le trajet, quelquefois dix heures par jour! Son ménage est forcément négligé, les enfants grandissent privés de la surveillance maternelle, abandonnés à eux-mêmes et à tous les hasards dangereux de la rue où ils passent la plus grande partie de leur temps. La femme, la mère-travailleuse sue sang et eau pour remplir trois tâches à la fois : fournir des heures de travail, tout, comme son mari, dans quelque établissement industriel ou commercial, puis vaquer tant bien quel mal à son ménage, enfin soigner ses enfants. Le capitalisme a mis sur les épaules de la femme un fardeau qui l’écrase : il a fait  d’elle une salariée sans lui avoir allégé ses charges de ménagère et de mère. Aussi voit-on la femme ployer sous son triple faix insupportable, qui lui arrache souvent un cri de douleur vite étouffé, qui plus d’une fois lui fait monter les larmes aux yeux. Les soucis, ont toujours été le lot de la femme, mais jamais sort de femme n’a été plus malheureux, plus désespérant que celui des millions de femmes-travaillleuses sous le joug capitaliste d’aujourd’hui, en plein épanouissement de la grande industrie…

Plus le travail salarié de la femme se généralise et plus aussi la famille se décompose. Quelle vie de famille que celle où l’homme et la femme travaillent à l’usine dans des équipes différentes! Où la femme n’a même pas le temps de préparer convenablement la popote des siens ! Quelle vie de famille, lorsque le père et la mère, durant vingt-quatre heures d’un dur labeur, ne peuvent même pas passer quelques moments avec leurs enfants ! Autrefois, c’était bien différent : la mère, maîtresse de maison, restait chez elle, s’occupait de son ménage et de ses enfants qu’elle ne cessait de surveiller d’un œil vigilant… Aujourd’hui, dès le matin, au premier bruit de la cloche de l’usine, la femme-ouvrière court à son travail, et le soir venu, de nouveau au son dé la cloche, elle se hâte de rentrer pour préparer la soupe de la famille et faire le travail du ménage le plus pressant ; après un trop insuffisant sommeil, elle recommence le lendemain sa journée d’ouvrière. Une vraie galère que cette vie de la travailleuse mariée ! Rien d’étonnant donc si, dans ces conditions, la famille se disloque et se décomposé de plus en plus. On voit disparaître petit à petit tout ce qui autrefois rendait la famille solide et ses fondements stables. La famille cesse d’être une nécessité pour les membres qui la composent aussi bien que pour l’État. L’ancienne forme de la famille devient tout simplement un embarras.

De quoi la famille d’autrefois était-elle forte ? En premier lieu, du fait que le mari et le père entretenaient la famille; ensuite, de ce que le foyer commun était chose également nécessaire à tous les membres de la famille ; et, enfin, troisièmement, de l’éducation, des enfants par les parents. Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Le mari, nous venons de le dire, a cessé d’être l’unique soutien de famille. La femme-travailleuse est devenue l’égale de l’homme à cet égard. Elle a appris à gagner sa propre vie, voire souvent celle de ses enfants et de son mari. Restent le ménage et l’éducation, ainsi que l’entretien des enfants en bas âge. Voyons d’un peu plus près si la famille ne va pas être délivrée bientôt de ces tâches elles-mêmes. (…)

Alexandra Kollontaï

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