Sur France Inter, le sens de l’ordre existant


Au Fil des communs, on aime le service public, on l’écoute et on le défend mais là… les oreilles ont du mal à suivre. L’arrivée de la publicité sur la matinale de France Inter, que l’on aimait justement sans ce rappel au monde marchand qui se déverse tant et plus ailleurs, s’est accompagné en cette rentrée d’un florilège d’étranges questions, hallucinantes par leur déconnexion avec les enjeux de notre temps et la réalité de la vie du grand nombre. Sur les réseaux sociaux, le célèbre couple de journalistes Nicolas Demorand et Léa Salamé en ont d’ailleurs pris pour leur grade. Parce que l’on voudrait entendre une autre voix sur cette chaine publique. Parce que la défense de l’ordre existant s’est faite trop grossière pour ne pas nous sidérer.

Nous avons commencé à nous crisper le 29 août. L’historien Ivan Jablonka expose patiemment et calmement un propos féministe qui a de quoi réjouir. Il vient de publier un ouvrage, Des hommes Justes, qui interroge la contribution des hommes à l’égalité entre les sexes. Léa Salamé prend rapidement un ton quasi indigné et secoue ainsi l’invité qui voudrait “même une nuit du 4 août où les hommes renonceraient collectivement à leurs privilèges, carrément une nuit du 4 août ? ”. Mon Dieu ! Quel effronté ! Oser un parallèle avec cette nuit si terrible pour l’aristocratie ! Prendre le parti d’une rupture franche pour prôner la fin des privilèges masculins ! Alors que Ivan Jablonka essaye de se poser la question du “masculin” ou plutôt de quelle masculinité n’est pas destinée à reproduire la domination patriarcale, les animateurs continuent les sorties plus que surprenantes. Léa Salamé demande par exemple avec fausse naïveté si Charlie Chaplin est un homme juste pour Ivan Jablonka parce qu’il est muet. C’est vrai ça ! On ne peut plus rien dire, plus rien faire, les hommes sont prostrés, quelle triste société… Heureusement, Ivan Jablonka lui rétorque avec brio qu’il avance dans son livre que le fameux Charlot est une figure intéressante car il met en scène sa vulnérabilité et son doute et remet en cause des masculinités (policier, trappeur) de domination. Léa Salamé ne s’arrête pas en si bon chemin et s’emploie ensuite à défendre la galanterie que l’auteur mettrait en danger avec son livre : « Quel est le problème avec la galanterie, Ivan Jablonka ? Avec le fait de porter la valise d’une femme ou de lui faire un compliment ? » Le désarroi de l’auteur semble alors manifeste face à l’incompréhension des deux journalistes-procureurs. Protestant contre leur lecture, il est sèchement remis en place : “relisez-vous”. Pour effacer la faiblesse de leurs arguments, ils jouent alors de leur première botte secrète, les jugements moraux : “Ce que vous écrivez nous a fait sursauter”, “Ce n’est pas caricatural ce que vous dites?”, “Pourquoi vouloir antagoniser les rapports entre les hommes et les femmes”  et le joker :“il y a un côté robespierriste”, nouvel argument ad hitlerlum de la relève du service public… Le goguenard Nicolas Demorand s’offre même un peu de sarcasme en déclarant à l’intention de ce complice : « Parlez Léa, je ne veux pas faire de manterrupting ! » – il est en effet hilarant de constater que les hommes interrompent les femmes systématiquement dans toutes les situations du quotidien. 

Nous pourrions croire que, comme une partie de la société, ces gens-là ne sont pas mûrs pour l’introspection générale que demande la lutte féministe. Mais ce faux air outragé de l’argumentation journalistique fut depuis recyclée face à David Cormand. Léa Salamé a questionné le leader d’EELV sur les conséquences de la sobriété écologique : est-ce que cela signifie qu’on ne pourra plus partir en avion en week-end à Lisbonne ? On sentait dans sa voix l’indignation émue face à cette attaque cruelle contre les libertés individuelles. On était en osmose avec Léa Salamé tant la question des week-ends à Lisbonne est celle que se posent au quotidien des millions de Français. Comment ne pas être en empathie : que restera-t-il comme raisons de vivre à la bourgeoisie dans un monde plus sobre ? Quelques jours plus tard, c’est Nicolas Demorand qui s’offusque face à Thomas Piketty venu proposer, à l’occasion de la sortie de son ouvrage Capital et idéologie, de s’attaquer aux inégalités en taxant les plus riches. Léa Salamé demande si “en finir avec les ultra riches” n’est pas “philosophiquement liberticide”. “L’arme fiscale”, comme la nomme Demorand, est une volonté “d’éradication des plus riches” qui deviennent des “boucs-émissaires”. À la manière du Figaro qui prédisait l’entrée des tanks soviétiques dans Paris en 1981, France Inter vous offre ses objections victimaires en fixant l’attention sur les menaces qui pèseraient sur la France d’en haut si on partageait les richesses… La France d’en bas, elle, attendra pour les questions. 

Les deux journalistes influents de France Inter semble au fond défendre la liberté d’importuner les femmes pour que continue la liberté des hommes à vivre sans se remettre en cause, la liberté de profiter un maximum des ressources écologiques tandis que les autres seront frappés par les catastrophes naturelles et la montée des eaux, la liberté d’être assez riche au mépris des inégalités qui explosent. Paul Nizan déclarait dans les Chiens de Garde en 1932 : Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers.” Pouvons-nous l’accorder aujourd’hui au masque des journalistes ?

Karine Ravenet 

 

4 réponses

  1. Jean Michel Moussu dit :

    Je suis effaré d’entendre Nicolas Demaurand dire le capitalisme a bien résisté à la dernière crise de 2008 alors que c’est nous qui les avons sauvé en renflouant les Banques

  2. puzzle52 dit :

    bonjour,
    depuis que France inter a viré Didier Porte et Stéphan Guillon, j’écoute France Culture. il n’y a pas de pub et il vienne d’obtenir le prix de la meilleur station radio.cordialement.

  3. Tasco dit :

    Entendre Demorand assurant obséquieusement a un politque qu’  » il n’y a bien sur pas d’alternative à la croissance » a été la goute d’eau qui a fait déborder le vase..

  4. Michèle Maximilien dit :

    Ces 2 journalistes feraient-ils partie de ces « Nouveaux chiens de garde » qui déjeunent une fois par mois dans cet hôtel de luxe avec la fine fleur de la Banque et du pouvoir à son service ? Ca ne m’étonnerait pas, il y a trop longtemps que j’ai vu ce film si juste de Gilles Balbastre…

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