L’Ennemi principal (1970) Christine Delphy

« En conclusion, l’exploitation patriarcale constitue l’oppression commune, spécifique et principale des femmes.

  • commune : parce qu’elle touche toutes les femmes mariées (80% des femmes à tout moment);
  • spécifique : parce que l’obligation à fournir des services domestiques gratuits n’est subie que par les femmes;
  • principale : parce que même quand les femmes travaillent « au dehors », l’appartenance de classe qu’elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

L’accès à la propriété des moyens de production leur est interdit par les régimes matrimoniaux (jusqu’en 1968) et les pratiques d’héritage (la majorité des femmes-patrons sont filles uniques ou veuves).

Leur gain dans le travail salarié est annulé par le prélèvement de la valeur des services vénaux qu’elles sont obligées d’acheter en remplacement de leurs services gratuits. Les conditions matérielles de l’exercice de leur profession sont dictées par leur exploitation patriarcale :

  • la possibilité même de travailler est conditionnée par l’accomplissement préalable de leurs « obligations familiales », avec le résultat que leur travail à l’extérieur est soit impossible, soit ajoutée à leur travail domestique;
  • les obligations familiales sont érigées en handicap et en prétexte par le capitalisme pour exploiter les femmes dans leur travail à l’extérieur.

(…) Le contrôle de la reproduction qui est à la fois la cause et le moyen de l’autre grande exploitation matérielle des femmes, l’exploitation sexuelle constitue le deuxième volet de l’oppression des femmes. Etablir pourquoi et comment ces deux exploitations sont conditionnées et renforcées l’une par l’autre, et ont le même cadre et le même moyen institutionnel : la famille, doit être l’un des premiers objectifs théoriques du mouvement.

Cette analyse constitue un préalable à l’étude des rapports entre capitalisme et patriarcat : il importe de bien savoir en quoi consiste le patriarcat pour comprendre dans quelle mesure il est théoriquement indépendant du capitalisme. Seule cette compréhension permettra de rendre compte de l’indépendance historiquement constatée entre ces deux systèmes. À ce prix seulement il est possible de fonder matériellement l’articulation des luttes antipatriarcales et anticapitalistes. Tant que cette articulation reste fondée sur des postulats de hiérarchie non prouvée et/ou sur le volontarisme idéologique on se condamne à la confusion théorique et à l’inefficacité politique dans l’immédiat, à l’échec historique à long terme.

À ces analyses doivent faire suite des analyses de classe intégrant les individus dans l’un et l’autre systèmes d’exploitation (patriarcal et capitaliste) sur la base de leurs intérêts objectifs. Ceci est nécessaire à court terme pour pouvoir procéder à la mobilisation dans la lutte immédiate; à long terme, pour envisager comment la dynamique des luttes antipatriarcales et des luttes anticapitalistes pourront être orientées pour les faire se rejoindre dans le combat révolutionnaire (inutile de dire que ceci constitue l’objet d’une étude permanente dont les données seront modifiées sans arrêt par l’évolution des luttes).

Dans l’immédiat on peut poser que la libération des femmes ne se fera pas sans la destruction totale du système de production et de reproduction du patriarcat.(…) »

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