Trouble dans le genre – Judith Butler (1990)

« L’idée qu’il y aurait une identité de genre originale ou primaire est souvent l’objet de parodie dans les pratiques drag, dans le travestissement et la stylisation sexuelle des identités butch/fem. Les féministes ont souvent considéré que ces identités parodiques étaient dégradantes – pour les femmes dans le cas du drag et du travestissement -, ou que les jeux de rôles sexuels reproduisaient de manière stéréotypée et sans prendre de distance critique les normes critiques les normes hétérosexuelles – tel serait le cas des identités butch/fem. Mais le rapport entre l' »imitation » et l' »original » est, je crois, plus complexe que cette critique féministe ne le laisse généralement penser. De plus, cela nous donne une idée de la manière dont le rapport entre l’identification primaire – c’est-à-dire les significations originales attribuées au genre – et l’expérience subséquente du genre pourrait être formulée. La performance drag joue sur la distinction entre l’anatomie de l’acteur ou l’actrice de la performance (the performer) et le genre qui en est l’objet. Mais en réalité, nous avons affaire à trois dimensions contingentes de la corporéité signifiante : le sexe anatomique, l’identité de genre et la performance du genre. Si l’anatomie de l’acteur ou l’actrice de la performance est déjà distincte de son genre, et si l’anatomie et le genre de cette personne sont tous deux distincts du genre de la performance, alors celle-ci implique une dissonance non seulement entre le sexe et le genre, mais aussi entre le genre et la performance. Si le drag produit une image unifiée de la « femme » (ce qu’on critique souvent), il révèle aussi tous les différents aspects de l’expérience genrée qui sont artificiellement naturalisés en une unité à travers la fiction régulatrice de la cohérence hétérosexuelle. En imitant le genre, le drag révèle implicitement la structure imitative du genre lui-même – ainsi que sa contingence. En fait, une partie du plaisir, de l’étourdissement dans la performance, vient de la reconnaissance que le rapport entre le sexe et le genre est entièrement contingent vis-à-vis des configurations culturelles que peuvent prendre les unités causales censées naturelles et nécessaires. En lieu et place de la loi de cohérence hétérosexuelle, nous voyons le sexe et le genre dénaturalisés à travers une performance qui reconnaît leur clarté et met en scène le mécanisme culturel qui fabrique leur unité.  

L’idée que je soutiens ici, à savoir que le genre est une parodie, ne présuppose pas l’existence d’un original qui serait imité par de telles identités parodiques. Au fond, la parodie porte sur l’idée même d’original; tout comme la notion psychanalytique d’identification de genre renvoie au fantasme d’un fantasme – la transfiguration d’un Autre qui est toujours déjà une « figure » au double terme; la parodie du genre révèle que l’identité originale à parti de laquelle le genre se construit est une imitation sans original. Plus précisément, on a affaire à une production dont l’un des effets consiste à se faire passer pour une imitation. Cette déstabilisation permanente des identités les rend fluides et leur permet d’être signifiées et contextualisées de manière nouvelle; la prolifération parodique des identités empêche que la culture hégémonique ainsi que ses détracteurs et détractrices invoquent des identités naturalisées ou essentielles. »

Judith Butler, Trouble dans le genre, 1990 

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