77 de Marin Fouqué – Au-delà de la nationale

Il y a d’abord ce banc, cet abribus posé au milieu d’une cicatrice : le bitume. L’unique route qui traverse les étendues de champs de ce village est une porte battante sur Paris et la ville. Le marron, le gris et encore le marron. Dans son premier roman, Marin Fouqué raconte à merveille ce vide et ce silence qui semblent rendre si lourdes les années de cette jeunesse enracinée au sud 77.

Ce jour-là, le narrateur n’est pas monté dans le bus pour aller en cours comme les jeunes des villages voisins. Il les a regardés lui faire des doigts d’honneur par la fenêtre du car, assis sur son banc. Les murs de vide et de silence sont devenus des fenêtres sur le monde, fenêtres de nuages, de bords de route, de ciel, de collines faites de terre et de vers. La mémoire interroge l’équilibre incertain du narrateur, entre fascination, fierté et dégoût profond des autres et de lui-même. À la recherche de modèles, ses souvenirs deviennent des séances initiatiques dans une course à la masculinité.

Apprendre à ne pas dire, à s’abstenir, le silence comme une marque de dignité et la preuve d’une virilité. En toile de fond, l’auteur tisse le portrait de l’homme fort, l’homme, le vrai, avant de le briser méthodiquement à coup de poings, de pieds, de crachats d’abord, de phrases, de reconnaissance et de tendresse ensuite. La pudeur de ce hameau du sud 77 infuse sur les générations qui lui survivent comme elle marque, année après année, le corps des vieux qui clopinent jusqu’à la salle du loto avec leur peau et leur odeur de vieux.

Les rapports au temps et à l’espace se questionnent. Zones d’espoir pour le narrateur et ses deux amis d’enfance, Enzo et la fille Novembre, comme dans un mauvais rêve les distances s’allongent à mesure que l’on approche de l’objectif. Pour le père Mandrin au contraire, qui règne sur sa bonne terre grasse du sud 77 et sur sa nationale, les distances s’amenuisent comme peau de chagrin. Une parisienne s’installe et ce sont les prémices de l’engloutissement du village par la ville, par Paris.

77 est un livre de fractures. Les blessures physiques y deviennent le reflet de non-dits et d’espoirs déçus. De l’enfance à l’âge adulte, des champs à la ville, les liens noués avec les autres sont autant de cicatrices sur le chemin de la recherche de soi.

Céline Herrmann

 

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