Clémentine Autain a lu Lydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir

Le temps est aux transfuges de classe, en tout cas à l’écriture des blessures et des enjeux qui recouvrent le passage difficile voire douloureux d’un monde à l’autre. Lydie Salvayre, romancière notamment remarquée avec son magnifique récit au cœur de la guerre d’Espagne,Pas pleurer, ayant ravi le Prix Goncourt, a passé une nuit au musée Picasso à côté d’une statue de Giacometti, prétexte pour interroger l’institution et les normes culturelles. L’auteure nous embarque sur son lit de camp pour partager ses angoisses, ses souvenirs de jeunesse et ses colères. Un monologue qui prend aux tripes et donne un regard sans fard, subtil, sur ce lieu, le musée qui semble enfermer l’art loin de la vie et tout près d’un si petit monde, celui qui possède depuis l’enfance les codes pour s’extasier devant les chefs d’œuvre. Non, Lydie Salvayre n’y arrive pas, elle voudrait bien mais elle n’y arrive pas : cet Homme qui marche de Giacometti ne suscite pas chez elle l’émotion attendue. Cette nuit-là, il n’a pas marché vers elle, ni elle vers lui. Car « la beauté n’est pas dans l’objet mais dans le lien qui se noue entre l’objet et celui qui l’admire ». C’est ailleurs, autrement, qu’elle donne à découvrir l’artiste. C’est la marchandisation et l’enfermement de l’art qu’elle fustige. 

Cette nuit, c’est l’enfant de la cité HLM qui refait surface, ses parents réfugiés espagnols sans le sous qui ne pouvaient même pas lui acheter Mickey. C’est la honte sociale que Lydie Salvayre s’était toujours refusée à divulguer qui ressort violemment. Il aura fallu quarante ans. Aujourd’hui, l’auteure peut envoyer valser la bienséance pour riposter que « le goût du beau tels qu’ils l’entendaient et tels qu’ils l’imposaient n’était au fond qu’une homologation (…) en vue de renforcer, si besoin était, leur très v-confortable entre-soi et de très subtilement en exclure d’autres ». Or ce qui compte, c’est l’expérience de l’art vécu dans la chair et l’âme. 

Ce magnifique récit est bouleversant par son écriture et son intimité. Il l’est aussi par ce qu’il charrie sur le sens de l’art et la force de la création.

Clémentine Autain 

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