Le chaos Blanquer

© Maxppp - Vincent Isore

Nous vivons un mouvement social dans l’Éducation Nationale sans précédent. Pour la première fois depuis les années 1920 si l’on excepte mai 68, des enseignants soutenus par le Snes-Fsu, Sud, SNALC et la Cgt ont décidé de faire grève pendant les corrections du baccalauréat. Quand on connaît l’attachement de cette profession à ce diplôme, comment a-t-on pu en arriver là ? La crise remonte à loin. Depuis la fin des années 1980, l’effort de massification de l’enseignement- condition nécessaire mais insuffisante d’une véritable démocratisation – a été essentiellement assumé par les enseignants. Les réformes se sont multipliées depuis cette période, accompagnées à chaque fois d’une dégradation des conditions matérielles de travail sans aucune reconnaissance sociale, politique et même symbolique du travail accompli. La démocratisation n’a pas été l’objectif des politiques éducatives. Elles ont seulement cherché à adapter le salariat aux nouvelles règles de l’économie libéralisée. Rien de plus. 

La période Blanquer pousse la logique à son extrême en acclimatant  en France le modèle anglo-saxon : un enseignement de masse dégradé, une sélection accentuée à l’entrée dans le supérieur qu’elle soit sociale ou scolaire et une nouvelle aggravation des conditions d’enseignement pour les élèves et les professeurs. Pour cela, il fallait tuer le bac comme diplôme national. Première étape, l’invention de Parcours sup qui sélectionne à l’entrée dans les Universités dès avant l’obtention du bac. Seconde étape, l’augmentation des droits d’inscription, d’abord pour les étudiants étrangers extra-européens mais on peut parier que son extension à toutes et tous viendra. Troisième étape, la réforme du lycée qui individualise les parcours et rend chaque lycéen responsable de son éventuel échec ou de sa mauvaise orientation, sans parler d’une réforme qui est est pensée pour faire des économies avec des groupes qui la plupart du temps seront à 35 élèves. Et enfin, l’introduction d’une dose majoritaire de contrôle continu au bac. Par le contrôle continu – en fait une multiplication d’examens partiels organisés dans les lycées – et Parcours sup, la valeur du bac devient locale. Cette réforme ne pourra qu’accentuer les inégalités au lieu de les réduire.

Les enseignants en même temps que le Ministre installait cette cohérence ont pris conscience de cette attaque globale mais de manière éclatée et à des rythmes différents. L’année a été ponctuée d’un nombre important de journées nationales de grève plus ou moins réussies mais sans aucun retentissement médiatique. Comme pour les urgentistes, il a fallu que les enseignants passent à un mode d’action original et risqué pour briser le mur du silence. Le Snes proposa ainsi la grève le premier jour de surveillance du bac.  Elle fut massive obligeant les proviseurs à organiser le bac en faisant appel aux personnels administratifs, aux personnels les plus précaires qui ne pouvaient refuser de surveiller, en installant les élèves dans les gymnases, réfectoires, plus économes en surveillants… Puis l’idée d’une grève pendant la période de corrections fit son chemin. L’initiative vint des milieux les plus mobilisés faisant converger syndicalistes et des acteurs de mouvements comme les stylos rouges. Elle rencontra un succès étonnant. Si l’action resta minoritaire, elle permit qu’enfin l’opinion publique prenne conscience de la profondeur du malaise. Action minoritaire mais en résonance avec la majorité de la profession. On peut en juger par ce qui s’est passé lors des jurys de bac. Partout, leurs membres ont exprimé leur solidarité avec les grévistes et ont refusé de statuer de manière illégale comme leur demandait le ministre. D’autant plus que la parade imaginée par Blanquer consistait en une sorte de préfiguration de l’introduction de contrôle continu. Le ministre exigeait ainsi de remplacer les notes manquantes par les notes annuelles. L’inégalité de traitement dans ces conditions devenait patente entre élèves jugés que sur des notes d’examen et ceux qui pourront bénéficier de la meilleure de leur note – moyenne annuelle ou note d’examen. Le ministre a donc choisi le passage en force au prix de l’illégalité. Il aurait pourtant fallu simplement retarder d’un ou deux jours la publication des résultats. L’impopularité du ministre parmi les enseignants atteint des records. Le gouvernement n’en a cure et veut jouer l’opinion publique contre les enseignants et qualifie les profs de preneurs d’otages – quelle indécence ! Il menace aussi de sanctions les récalcitrants. Mais par là, il prend un risque politique. Que les recours juridiques se multiplient, que la rentrée soit désorganisée par le manque de moyens et le retour de bâton risque d’être violent pour le gouvernement. Pour les forces de la gauche alternative, la seule défense de l’existant n’est pas possible. Blanquer surfe sur la crise de perspectives, il devient maintenant urgent de penser un nouveau projet éducatif – qui ne pourra se faire à moyens constants – pour une société plus libre et plus égalitaire. 

Frédérick Genevée, enseignant

 

Une réponse

  1. patrickalbert06 dit :

    Juste une précision : FO a soutenu également la grève.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :