Les brèches : l’antipolitique de la dignité

4. Les brèches commencent par un « non », à partir duquel se développe une dignité, une négation-et-création.

« Imaginez une couche de glace couvrant un lac obscur de possibilités. Nous crions « non » si fort que la glace commencer à craquer. Qu’est-ce qui se découvre ? Quel est ce liquide sombre qui (parfois, pas toujours) bouillonne lentement ou rapidement à travers la brèche ? Nous appellerons cela la dignité. La brèche dans la glace bouge; elle est imprévisible, parfois elle se propage vite, parfois elle ralentit, parfois elle s’élargit, parfois elle s’amenuise, parfois elle gèle à nouveau et disparaît, parfois elle réapparaît. Tout autour du lac, il y a des gens qui font la même chose que nous, qui crient « non » aussi fort qu’ils peuvent, provoquant des brèches qui bougent exactement comme les fractures dans la glace, de façon imprévisible, en se propageant, en filant à toute vitesse pour rejoindre d’autres fractures, certaines se figeant à nouveau en glace. Plus le flux de dignité qui passe en elle est fort et plus la force des brèches est grande.

Ne servez plus, nous dit La Boétie, et vous serez aussitôt libérés. Non, nous ne tondrons plus vos moutons, nous ne labourerons plus vos champs, nous ne fabriquerons plus vos voitures, nous ne ferons plus vos comptes. La vérité de la relation de pouvoir est dévoilée: les puissants dépendent des sans-pouvoirs. Le seigneur dépend de ses serfs, le capitaliste dépend des travailleurs qui créent son capital.

Mais la force réelle du ne servez plus surgit lorsque nous faisons quelque chose d’autre à la palce. Ne plus servir mais ensuite ? Si nous baissons les bras et ne faisons rien, nous sommes rapidement confronté au problème de la misère. Le ne servez plus, s’il ne conduit pas à une autre façon de faire, à une activité alternative, peut facilement se transformer en une négociation sur les conditions de la servitude. Les travailleurs qui disent « non » et se croisent les bras, ou se mettent en grève, disent implicitement « non, nous n’assurerons pas cette commande », ou « nous n’accepterons pas de travailler dans ces conditions ». Cela n’exclut pas la continuation de la servitude (de la relation dans le travail) dans d’autres conditions. Le « ne servons plus » devient une étape dans la négociation de nouvelles conditions de servitudes.

Il en va autrement quand la négociation devient une négation et une création (…) »

John Holloway, Crack Capitalisme, 33 thèses contre le Capital, Libertalia, 2012-2016

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