Yémen. Le commerce du massacre

Photo prise le 1er mai 2015/REUTERS/Khaled Abdullah

Comment assumer un tel cynisme ? Vendre des armes à l’Arabie saoudite en prétendant qu’elles ne servent pas à massacrer au Yémen, le gouvernement le fait et l’endosse sans complexe. Quand le députée communiste Jean-Paul Lecoq a demandé des comptes, de la transparence, sur le commerce français d’armes auprès de pays belligérants, la ministre des armées n’étaient pas présente aux questions d’actualité, bien qu’elle le fût dans la foulée à la commission de la défense de l’Assemblée nationale. C’est donc la secrétaire d’État, Geneviève Darrieussecq, qui fut envoyée au charbon. Sa réponse, digne d’un mauvais cours d’histoire, nous a offert le visage du bisounours dont nous pourrions rire si le sujet n’était pas si dramatique : « Le gouvernement n’a jamais nié l’existence d’armes d’origine française au Yémen [mais] nous n’avons pas de preuves que ces armes sont employées contre les populations civiles ». Au déni s’est ajoutée cette touche affligeante de réalpolitik : « Et croire que cet horrible conflit disparaitrait si la France mettait fin à son partenariat avec l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis est faux ».

Ce week-end dans Le Parisien, le ministre des affaires étrangères a tranquillement emboité le pas. Alors que l’Allemagne prolonge le gel de ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite et que la Belgique envisage la suspension des siennes, la France persiste et signe. Les ONG et les médias ne cessent pourtant d’alerter sur la réalité d’une guerre au Yémen où les civils sont pris pour cibles par l’Arabie saoudite. En réaffirmant le respect de la France du Traité sur le commerce des armes et d’une « position commune européenne » (dont les exemples allemand et belge montrent à quel point elle est unanime !), le ministre des affaires étrangères s’enferme dans un choix tristement commercial au mépris de la vie humaine.

Les armes vendues par la France peuvent se retrouver sur des lignes de front, comme c’est le cas des canons Caesar dont la direction du renseignement militaire dit clairement qu’ils « appuient les troupes loyalistes, épaulées par les forces armées saoudiennes dans leur progression en territoire yéménite ». Oui, ces armes peuvent tuer, comme l’a fait le pod Damoclès en guidant un missile américain qui a causé la mort de quinze membres d’une même famille fin 2016, dont 12 enfants. Jean-Yves Le Drian assurait pourtant en février devant l’Assemblée nationale : « nous ne fournissons rien à l’armée de l’air saoudienne ». Au moment où le ministre Castaner déforme la réalité du 1er mai à la Pitié-Salpétrière à des fins de propagande et où les informations officielles se trouvent manipulées concernant les zones dangereuses au Bénin, le mensonge au sommet de l’État deviendrait-il monnaie courante ?

L’obstination du gouvernement dans ses liens aveugles avec l’Arabie Saoudite, sous couvert de lutte contre Daesh, piétine nos principes républicains. Nos valeurs fondatrices ne peuvent être troquées contre l’économie du désespoir des industriels de l’armement, dont les ministres se font les VRP. Ces mêmes industriels qui, après avoir fait de bonnes affaires avec le Brésil, s’inquiétaient de la mise en retrait de la France suite à l’élection de Bolsonaro.

Un navire de la compagnie nationale Bahri, qui a l’exclusivité des transferts d’armes pour le ministère de la Défense saoudien depuis 2014, devait faire escale vendredi 10 mai au Havre pour prendre à son bord des canons Caesar. Une mobilisation syndicale et politique a empêché le cargo de rentrer dans le port normand durant plusieurs jours, avant qu’il ne s’échappe en Espagne. Des dockers et leurs alliés attachés à l’émancipation humaine ont fait ce qu’ils ont pu pour sauver notre honneur et éviter la complicité de la France dans un massacre. « On ne fait pas la guerre pour mettre fin à la guerre », disait Jean Jaurès. Ne l’oublions jamais.

Clémentine Autain

 

 

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :