Les brutes, la journaliste et le truand

« El Reino », de Rodrigo Sorogoyen, n’est pas seulement un thriller, ni une simple peinture, toute sévère et crue qu’elle soit, de la corruption du système politique espagnol. Comme  en 2011, avec « Que Dios Nos Perdone », le réalisateur confie à un exceptionnel Antonio de la Torre (Manuel) la tâche de donner au film son épaisseur et son rythme. Acculé de tous les côtés, seul contre tous à commencer par ses complices qui veulent l’éliminer, le héro pourri met tant de volonté, de détermination et même de rage désespérée à tenter de sauver sa peau, puis simplement à se venger, qu’il en susciterait presque un soupçon d’empathie. C’est une course folle  qui va crescendo, avec une caméra qui a l’air de courir après un Antonio de la Torre déchaîné, et qui laisse le spectateur le souffle coupé. Très efficace. Mais – in cauda venenum –  l’originalité et l’apport particulier d’El Reino au genre du thriller politique réside dans sa fin.

Il n’y a en gros que deux types de fins possibles à ce genre de film : les corrompus sont découverts et punis, et la morale l’emporte (Watergate) ; ou le héro est éliminé ou discrédité et l’affaire enterrée. Dans la vraie vie, on ne connaît que des fins du premier genre puisque dans l’autre, par hypothèse, l’affaire reste enfouie et le public n’en sait rien. Avec quelques variantes. En France, par exemple, il y a les cas de « doute persistant », comme pour le « suicide » de R. Boulin ou celui de P. Beregovoy, affaires qui ont défrayé la chronique sans que jamais la lumière ne soit faite. Il y a aussi les vraies/fausses condamnations, comme celles de J. Chirac ou de Ch. Pasqua, intervenues après des années d’impunité, et sans réelles conséquences pour les intéressés. Ou encore l’étrange affaire des époux Balkany, que tout le monde dit coupables depuis des lustres mais qui, après avoir bénéficié d’un non lieu, puis de la disparition de leur dossier, ne se retrouvent qu’aujourd’hui en correctionnelle, et dont on verra (peut-être) un jour l’épilogue.

Ce sont des exceptions, mais elles s’inscrivent dans une évolution qui tend à rendre le « système » plus fragile.  Un peu partout, les secrets bien gardés de la corruption organisée, comme les relations illégitimes et souvent illégales des affaires et de la politique ont de plus en plus de mal à demeurer cachés. C’est une question d’époque, due en partie au développement de canaux d’information incontrôlables,  et aux réactions d’une opinion publique plus exigeante. Opération « mani pulite » en Italie, débat récurrent sur l’indépendance des juges et du Parquet en France, scandales un peu partout, la société sait de mieux en mieux ce qui se passe et le tolère de moins en moins. Mais la corruption est toujours là, tout aussi scandaleuse qu’hier, et tout le monde le sait. Nos « démocraties » n’arrivent pas à s’en débarrasser.

C’est à ce paradoxe que la fin du film confronte le spectateur médusé. Au lieu d’opter entre l’une ou l’autre des solutions classiques, Sorogoyen préfère montrer l’impasse dans laquelle nous sommes en nous offrant un duel digne d’une fin de western. D’un côté, le politicien corrompu décidé à tout balancer qui présente à la télé les preuves matérielles  de la corruption et de tous ses acteurs ; de l’autre une journaliste employée par une chaîne de télévision appartenant à des financiers eux-mêmes impliqués, et qui fait tout ce qu’elle peut, encouragée en coulisse par la régie (bravo ! bien joué !), pour détourner l’attention et cantonner l’interview au cas de son interlocuteur. Elle accuse l’homme et le met face à ses méfaits, il dénonce le système et montre le rôle qu’elle y joue. Morceau de bravoure qui se conclut par un très long silence, comme si plus rien ne pouvait être dit. Muet, les yeux dans les yeux,  chacun des protagonistes est renvoyé à son propre rôle dans le « système ». Et les spectateurs, qui sont aussi des citoyens, se retrouvent face à la leur : qui d‘autre qu’eux pourraient le renverser ?

Patrice Cohen-Séat

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